En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des services adaptés à vos centres d’intérêts et réaliser des statistiques de visites

Mentions légales et conditions générales d'utilisation

All for Joomla All for Webmasters

Sidebar

Languages

Menu

assi

Salgas : Witold Gombrowicz, un Polonais exacerbé par l’histoire

Jean-Pierre Salgas : Witold Gombrowicz, un Polonais exacerbé par l’histoire


Jean-Pierre Salgas : Quelques réflexions sur la « filistrie ». Autour de quelques citations de Gombrowicz, dans Witold Gombrowicz entre l’Europe et l’Amérique, dir. Marek Tomaszewski, éd. Presses Universitaires du Septentrion,Villeneuve d’Ascq, 2007. Chapitre : Un Polonais exacerbé par l’histoire.

Extrait :



« Je serai un écrivain régional, je me limiterai à notre globe. »
Stanislaw Jerzy Lec, Pensées échevelées

Un excellent savant, lauréat du prix Nobel, s’étonnait récemment après avoir lu un de mes livres, que je sois si peu polonais - car pour lui les Polonais c’était la mort héroïque sur le champ de bataille, Chopin, les insurrections et la destruction de Varsovie. Je répondis : je suis un Polonais exacerbé par l’Histoire.
Souvenirs de Pologne


Gombrowicz y insiste dans Souvenirs de Pologne, il y revient ultimement en ouverture de Testament, Rolf Fieguth le rappelait lors du récent colloque de Paris, Gombrowicz sort tout armé de la Première Guerre mondiale, le front est passé et repassé par Maloszyce. 1904-2004 : mieux, il est peut-être le seul écrivain de sa taille dont les plus intimes articulations biographiques coïncident avec celles de la planète. 1926 : l’écriture des premiers textes avec la prise du pouvoir par Pilsudski ; 1933 : les Mémoires du temps de l’immaturité avec l’accession au pouvoir du nazisme en Allemagne ; 1937 : Ferdydurke paraît dans l’après-coup de la mort de Pilsudski ; 1939 : la croisière sur le « Chrobry » se superpose au basculement du siècle, Hitler envahit la Pologne ; 1953 : le début du Journal coïncide avec la mort de Staline ; 1956, La Pornographie avec le dégel ; 1963 : le retour en Europe avec le mur de Berlin édifié depuis un an ; 1969 : Gombrowicz meurt après mai 1968 ; last but not least, en 2004 le centenaire advient l’année de la fin des partages de l’Europe. De ce point de vue, rien de plus juste que L’Histoire, la pièce inachevée des années 1950 qui confond conseil de classe et tribunal du monde.
A la manière de Chateaubriand, Gombrowicz est l’écrivain de transition absolu, un écrivain « entre » dans un pays « entre » (« [...] ces « entre » qui par la suite se multiplieront au point de presque devenir ma résidence, ma vraie patrie » [1]). Exacerbé par l’histoire, et j’ajouterai par la géographie.
Né (dominé) à l’ère des patries et des exils (Paris domine la République plus ou moins imaginaire des Lettres), Gombrowicz disparaît à l’aube d’un monde mondialisé, devenu impérial autrement, et d’une littérature post-coloniale qu’il a anticipé (anthropologiquement, politiquement, esthétiquement). Deux états du monde, deux régimes (esthétiques — sociologiques) de la littérature. Gombrowicz sujet déserteur d’une Pologne partagée, morcelée, immature et qui n’en veut rien savoir, anticipateur d’un monde métissé qui ne se pense pas comme tel, comme l’était une Pologne qui l’ignore. « C’est mentir de penser que Radom a pu - fut-ce aux aurores - être un poème ! » [2].
Toute l’œuvre à partir de 1933, on le sait, est une mise en cause de la forme nationale puis, après 1939, un véritable cahier du non-retour au pays natal... à Dieu le père polonais, écrit dans la langue de celui-ci, la langue de Mickiewicz, chargée de toutes les langues du pays, confrontée au « réel » hétérogène : Cosmos. Athéisme national. Entre trois temps (trois espaces) : Gombrowicz commence par s’adresser à la Pologne puis à l’Argentine puis de façon plus complexe à l’ensemble Pologne — Polonia, à la France et au monde en polonais, via le Journal (les « entre ») [3].
Trois (quatre) patries donc, et partant trois (quatre) filistries : une trajectoire, une expérience unique de la périphérie (politique et littéraire) de l’Europe à la périphérie (politique et littéraire) du monde (je ne vois que Nabokov à être aussi unique [4]). Gombrowicz se déplace dans un monde en mouvement. Selon les lignes d’un corps morcelé (ou métissé) anatomique national et textuel [5]. Il circule sans cesse entre les trois plans, parle de ce que doit être la littérature ou le pays, pour parler du corps ou de la nation. C’est en effet l’art (parce qu’il est maximum de « réel » dans un maximum de forme) qui détermine un regard anthropologique et une politique (« Je n’écris ni pour la nation ni de la nation [...] mais mon labyrinthe ne rejoint-il pas en secret le labyrinthe de la nation ? », il invente en 1960 à propos de La Pornographie la formule même de ce que Deleuze et Guattari ont pu nommer, reprenant Kafka, la « littérature mineure ») [6], comme si l’Eglise interhumaine (qui apparaît dans Le Mariage) était d’abord un peuple de lecteurs de l’Eglise intertextuelle, du grand palimpseste gombrowiczéen, voire d’artistes. Relire sous cet angle les différents épîtres aux Ferdydurkistes (1947 dans Varia 1), et dans le Journal, les adresses à la nation (1953), programme pour la littérature polonaise (1954), huit caractéristiques de l’homme gombrowiczéen (1957)... qui pourraient, devraient, servir de charte à la Pologne de la fin des partages de l’Europe (2004). A l’Europe, au monde entier...
Géopolitique gombrowiczéenne. A proprement parler, la « filistrie » qui m’intéresse aujourd’hui, l’utopie filistrique (contre la patrie, la Pologne) appartient à la seconde époque (entre la traduction espagnole de Ferdydurke en 1947 et le début du Journal en 1953) mais comme toujours chez l’auteur tout est là dès le départ, 1926, et jusqu’à la fin, 1969. En quelques pages, au fil de quelques citations, je voudrais essayer de parcourir sommairement (« programmatiquement ») cette trajectoire, qui tient à la fois de la ligne droite (Gombrowicz ne varie jamais), du rhizome (il se ramifie), de la spirale (il se reparcourt). Ses grandes étapes, ses stations.


[1] Testament, Entretiens avec Dominique de Roux

[2] Journal, 1953

[3] Chaque livre de Gombrowicz parut au moins quatre fois pour la première fois : en polonais dans Kultura, en Pologne, en espagnol, en français... Jeu avec le temps, les temps des différentes écritures et des multiples publications. Je ne nomme pas par hasard Chateaubriand. Il faut lire la correspondance avec Giedroyc pour voir à quel point le Journal forme (comme de son côté Kultura) un pays à lui tout seul. Un Français peut penser à la France Libre (De Roux s’est intéressé à De Gaulle autant qu’à Gombrowicz).

[4] Additionnant les puissances là où Gombrowicz invente un universel des dominés qui n’existe pas encore. Nabokov ou l’écrivain planétaire, ayant recouvert deux pays et deux langues, écrivain mondial, passant d’un empire à l’autre et faisant de la littérature une sorte d’empire autonome, et vivant « nulle part » en riche et neutre no man’s land Suisse, et à l’hôtel. Nabokov ou l’horizon indépassable de notre temps ? Par en haut comme Gombrowicz l’est par en bas... Il faudra un jour faire un « tableau de Mendeleïev » des situations littéraires comparables entre états nations et champs nationaux, et mondialisation : de Conrad puis Joyce, Beckett, Joseph Roth... à Canetti, Singer, Celan, Gary, Cohen, Kundera, Naipaul, Rushdie etc., et à Derrida, Kristeva...

[5] Ce corps morcelé, je dirais qu’aujourd’hui encore il obsède le meilleur de l’art polonais : qu’on songe aux photos de nus, anatomiques et nationales, d’Artur Zmijewski.

[6] « Reste à savoir si je n’étends pas à la nation un programme qui n’est que mon besoin personnel » in Journal, 1954.
« L’impérialisme de notre moi est indomptable et puissant à tel point que je me sentais porté à croire que ce chambardement du monde n’avait d’autre fin que de me poser en Argentine et de me replonger dans la jeunesse de ma vie, qu’en son temps je n’avais pu éprouver ni mettre à profit. C’est à cette seule fin qu’il y a eu la guerre » in Testament.