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Jelenski : "Ferdydurke", une enquête existentielle

Jelenski : "Ferdydurke", une enquête existentielle

Préface de Constantin Jelenski à la première édition française de Ferdydurke, trad. de Brone, éd. Julliard, 1958.

Extrait :



Ferdydurke est le roman de l’immaturité, de la forme dont elle s’enveloppe. Les hommes, nous dit Gombrowicz, sont obligés de cacher leur propre immaturité, car seul se prête à l’extériorisation ce qui est mûr en nous. « Ne voyez-vous pas que votre apparence extérieure d’homme mûr n’est qu’une fiction et que tout ce que vous exprimez ainsi ne correspond pas à votre réalité intime ? » Mais ceci n’est qu’une partie du problème : l’immaturité pour ainsi dire, est consubstantielle à l’homme ; Gombrowicz nous parle aussi d’une immaturité qui nous est imposée de l’extérieur : par les autres, par les conditions sociales, par la culture elle-même.
Le héros de Ferdydurke précocement « infantilisé » par le terrible professeur Pimko, est forcé de rentrer à l’école, puis il la quitte pour d’autres aventures, s’enlisant toujours plus avant dans ce processus d’« immaturisation ». Au lieu d’être eux-mêmes, les personnages du roman – je leur prête volontiers les visages interchangeables que dessine Siné - agissent tous en fonction de divers mythes sociaux, que Gombrowicz définira comme des idéaux ajustés ou greffés sur la réalité intime de l’homme (le mythe du palefrenier, de la lycéenne, de la tante, etc.) De là, le problème de la forme stéréotypée que prend, le plus souvent, toute expression humaine, engendrant des « styles » qui ne correspondent à aucune réalité intérieure et qui exercent l’un sur l’autre une influence certaine.
Mais Ferdydurke est-il un « roman » ? Il me semble que c’est plutôt une enquête existentielle en action avant la lettre, et aussi un poème, d’où son caractère unique. […]
Ce qui est unique chez Gombrowicz, c’est d’avoir trouvé pour des idées connues un style anthropomorphique qui les rend cuisantes, presque obscènes. C’est d’avoir résumé tout le mécanisme de la vie sociale dans les catégories de « gueule » et de « cucul ». La « gueule » que les personnages de Ferdydurke portent comme des masques inconfortables, que le héros est condamné à emporter dans sa fuite ultime – c’est ce dont la moindre erreur dans l’expression directe de nous-mêmes nous affuble. Les limites de la traduction affaiblissent la portée de ce « cucul » qu’en désespoir de cause le traducteur a fait proliférer en préfixes et suffixes baroques. […]
Pourtant, c’est de la monotone répétition du mot polonais « Pupa » que tire son efficacité ce derrière rose et dodu de sage enfant bourgeois. « Upupiony » - « cuculisé » à défaut de meilleur terme - c’est ce que l’homme devient dans Ferdydurke sous la pression d’idéalismes sociaux – de la sottise universelle : imaginons cet univers glabre et sans visage…