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Kepinski : Un roman pour les cuisinières

Kepinski : Un roman pour les cuisinières


Tadeusz Kępiński :Witold Gombrowicz et le monde de sa jeunesse, trad. du polonais par Christophe Jezewski et Dominique Autrand, éd. Gallimard, coll. « Arcades ».


Chapitre 14 : Un roman pour les cusinières, sur la genèse des Envoûtés.

Extrait :



II est curieux de constater pour quelles raisons variées une œuvre peut susciter l’intérêt ; comment, ayant toutes les apparences d’une création éphémère, elle peut survivre à différentes époques et renaître dans les cœurs et les esprits humains. Je pense à La Lépreuse, de Helena Mniszek [1] . À ce propos, il faut évoquer Itek et l’univers de ses « tantes ». S’il est des mondes antithétiques, des pôles intellectuels et psychiques opposés, c’est bien ces deux-là. Or Itek était un grand amateur de La Lépreuse. Combien de fois l’avait-il lu ? Je l’ignore. Ses remarques fortuites révélaient qu’il connaissait ce roman au moins aussi bien que moi La Poupée [2]. Je n’ai jamais eu le « bonheur » d’avoir le livre de Mniszek entre les mains, je ne peux donc en parler qu’à travers ce qu’Itek en disait. Et déduire de ses propos les raisons de son intérêt.
Que se passait-il du côté des tantes ? Le vaste appartement de la rue Marszalkowska abritait, outre la famille Balinski, toute une série de demoiselles, les sœurs de Mme Balinski. Une nuit, Stas qui n’était encore qu’un petit enfant fut réveillé par de bruyants sanglots venant de la chambre de l’une d’elles, Niutka. Il sauta de son lit et courut nu-pieds au chevet de sa tante. À la lueur de la lampe à pétrole posée sur la table de chevet, il aperçut un visage en pleurs et, sur la couverture, un livre posé, ouvert.
« Que se passe-t-il, tantine ? Pourquoi pleures-tu ?
— Stefcia Rudecka est morte.
— Qui est Stefcia Rudecka, tantine ? »
Les larmes l’empêchaient presque de parler.
« Un jour tu comprendras », finit-elle par hoqueter.
On peut affirmer avec certitude qu’Itek ne versa pas une larme sur Stefcia. Alors, que cherchait-il donc dans pareille lecture ?
On s’est souvent interrogé sur les raisons de la popularité de La Lépreuse. On a évoqué le talent narratif de l’auteur, l’époque de la publication du livre et de son premier succès. Certains se contentent de hausser les épaules : c’est une histoire pour les jeunes filles et les cuisinières, disent-ils. Itek n’était pourtant ni l’un ni l’autre. Je pense que Stas a raison lorsqu’il voit dans ce roman une nouvelle version, dramatique, du conte de Cendrillon. Dans ce cas, il y aurait une bonne raison pour expliquer l’intérêt d’Itek : cette opposition entre deux mondes, ceux qui sont bien nés et les autres.
À partir de là, l’intérêt d’Itek se déplaça tout naturellement de l’« œuvre » elle-même aux raisons de son succès, au secret de la technique qui avait donné de si bons résultats. Je constatai bientôt qu’il s’intéressait à Dolega-Mostowicz [3], qu’il se plongeait dans la lecture d’Iwonka de German [4], et des romans de Zarzycka sur les jeunes filles « modernes » et leurs déboires dans le monde contemporain. Il revenait obsessionnellement sur ce sujet. Je n’y attachais pas grande importance, jusqu’au jour où il me fit part de son projet d’écrire un roman sur une jeune fille, mais autrement. Il faudrait qu’il plaise aux amateurs de littérature légère, et même vulgaire, tout en étant beaucoup plus raffiné. L’objectif était la concrétisation artistique de l’idée du « roman pour les cuisinières ». Une de ces antinomies si fréquentes dans sa pensée. J’avais de sérieux doutes sur la possibilité d’y parvenir et je me demandais si le jeu en valait la chandelle, mais lui avait bon espoir. Il me proposa même d’y travailler avec lui.
La méthode qu’il avait inventée consisterait à écrire le livre alternativement. Je ferais le premier chapitre, je le lui enverrais, il rédigerait alors le deuxième, me l’enverrait à Varsovie (il allait partir à Zakopane), je me chargerais du troisième, et ainsi de suite. Outre le fait que ce n’était probablement pas dans mes cordes, le défaut principal venait du manque de conception d’ensemble et de plan du roman. Seuls étaient fixés les principes préliminaires : un livre « mauvais », mais raffiné d’un point de vue artistique. Itek s’imaginait que nous pourrons l’écrire selon la méthode du feuilleton, c’est-à-dire en le publiant par fragments dans la presse quotidienne.
La facilité apparente de Sienkiewicz, qui se permettait d’écrire des feuilletons en ne sachant pas toujours ce qu’il ferait de ses héros la semaine suivante, n’était qu’une illusion. Itek précisa que notre livre n’aurait aucun caractère parodique, ce devait être de la « graphomanie sérieuse », conforme aux goûts d’un public ultrapopulaire, et en même temps un roman moderne, quelque peu assaisonné de perversion.
En proie aux affres de la gestation, nous nous creusâmes la tête pour composer quatre chapitres. Mais je m’aperçus très vite qu’écrire quelque chose de peu sincère, mais d’un niveau correct, n’était pas dans mes compétences. Si encore nous avions tout écrit en commun, en fixant et discutant ensemble le plan, les caractères, nos chapitres et nos scènes respectives, j’aurais peut-être pu servir à quelque chose, mais pas de cette façon. Une difficulté supplémentaire venait du fait qu’Itek était libre comme l’oiseau, tandis que moi je travaillais et j’étudiais. Où trouverais-je le temps d’écrire quand mes examens m’obligeaient à prendre sur mes heures de sommeil ? Nous évoquâmes encore la possibilité d’écrire chacun la moitié du livre, pour que l’un ne freine pas l’autre. Mais cela non plus n’avait guère de chance d’aboutir. En janvier 1929, Itek m’écrivait de Zakopane :

Mon cher, J’écris de Varsovie, car tu as sûrement déjà quitté Cracovie. J’ai avancé un peu, le minimum, quoi, car contrairement à ce que tu écris, les conditions ici sont médiocres. Une atmosphère d’oisiveté et de fainéantise qui vous ôte tout talent. J’ai déjà les chapitres II et IV tels qu’ils étaient conçus, j’ai terminé le V (le bal) et j’ai commencé le VI. Je ne m’obstine pas dans le projet d’un livre commun, mais plutôt de deux sujets différents. C’est d’autant plus justifié qu’on pourrait mettre au point la moitié du roman plus rapidement que le roman entier — que je ne vois d’ailleurs pas comment abréger. Pour ce qui te concerne, je pense qu’il faut soit garder une stricte liaison formelle entre nos deux livres soit les concevoir de manière essentiellement différente pour éviter des convergences indésirables. Je te conseille de bien y réfléchir et de ne rien écrire qui ne prenne source dans tes profondeurs spirituelles. J’ai l’impression qu’écrire un mauvais roman ne te convient pas et qu’il vaut mieux que tu en écrives un bon. L’homosexualité est un sujet pas mal à condition qu’il soit approfondi dans le sens spirituel, encore que tu ne disposes pas, semble-t-il, de toutes les données indispensables pour être un homosexuel à cent pour cent. Si tu me voyais, tu pleurerais, tellement la vie que je mène ici est misérable. J’ai transformé le nom d’Iza en Jolanta — Jola. Le chapitre IV est une suite d’épisodes sensuels, conçus avec une perversité indicible. L’absence de correspondance sera un coup porté au roman, je ne sais comment la remplacer. Le texte doit être approfondi. Comment se passent tes examens ? Écris-moi. Villa Mirabella, rue Pilsudski.
Amitiés à Bal. et Was.
Ton W. G.
La cure n ’a pas encore donné de résultat.


Cette lettre se rapporte à un stade de notre travail où je lui avais écrit qu’il ne pouvait plus compter sur moi pour d’autres chapitres. Il avait donc écrit lui-même le cinquième et le sixième et revenait à la conception d’un livre composite. À chacun sa moitié. Il en arrivait aussi à la conviction qu’une écriture insincère ne pouvait donner de bons résultats. Aussi parle-t-il de « profondeurs », sans préciser toutefois quelle part de sincérité et de profondeur il y mettait lui-même.
De retour à Varsovie, il continua ; quant à moi, j’avais de moins en moins de temps, car en août 1929 j’avais commencé à travailler à la banque, l’après-midi je donnais des leçons à mes anciens élèves et le soir, j’étudiais, souvent tard dans la nuit. Je n’eus même pas envie de lui demander plus tard jusqu’à quel point il avait profité de mes élucubrations, que je jugeais tout à fait marginales par rapport à son travail. Et je ne suis pas sûr qu’en lisant ce roman je pourrais y retrouver aujourd’hui des traces de mon intervention. Il ne nous en a plus jamais parlé, ne nous l’a pas donné à lire, de sorte qu’il est resté inconnu de nous tous et nous l’avons bientôt oublié. Visiblement, ce n’était pas là le mauvais roman bien écrit qu’il avait voulu composer. J’ignore également, puisque nous n’en avons jamais parlé, pourquoi il n’a été imprimé que des années plus tard [5]. Itek nous demanda seulement conseil sur la manière dont il devait le signer, et s’inventa un pseudonyme : « Witold G. Bromowicz ». Pour finir, il nous donna raison : ce pseudonyme était trop transparent, et il opta pour « Niewieski », une trouvaille de Jurek.
Il tenait, et il me présenta la chose comme un point essentiel, à dépeindre dans ce roman l’univers des sens. Traiter de la sensualité dans un roman médiocre est une bonne chose, car on peut lâcher la bride à sa fantaisie, mais encore faut-il être un tant soit peu informé. De surcroît, l’histoire d’une jeune fille et de ses aventures amoureuses ou sensuelles n’était pas tellement ma spécialité, ni la sienne non plus. On le vit plus tard avec Virginité, bien qu’il y ait introduit des éléments gombrowicziens, ou à cause d’eux précisément. Seul le rapt de Zosia dans Ferdy fut un véritable cocktail de perspicacité et de monstruosité. Mais, là, Itek était déjà sûr de son fait, et puis Zosia n’était pas une jeune fille moderne. Une remarque encore : dans un roman pour les cuisinières, on ne saurait être trop intellectuel, ni trop raffiné. Il faut qu’il y ait de l’« amour ». Un amour « grand, sacré et unique ». Et sa compagne inséparable, la souffrance.


[1] Helena Mniszkowna (1878-1943), romancière très populaire avant la Deuxième Guerre mondiale. Ses romans mélodramatiques et sentimentaux décrivaient la vie des hautes sphères de la société polonaise.

[2] Œuvre la plus connue de Boleslaw Prus (1847-1912).

[3] Tadeusz Dolega-Mostowicz (1898-1939), auteur de romans populaires et à sensation.

[4] Juliusz German (1881-1956), romancier populaire, auteur d’un cycle de romans sur le personnage d’Iwonka.

[5] Ce roman étonnant, Les Envoûtés, fut d’abord publié en feuilleton simultanément dans le Dobry Wieczor ! Kurier Czerwony de Varsovie, et l’Express Poranny de Kielce, en 1939. Il parut pour la première fois en volume dans le tome X des Œuvres complètes (Institut littéraire de Paris, 1973). La fin, manquante, ne fut retrouvée qu’en 1985.