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Glowinski : Un roman érotique

Glowinski : Un roman érotique


Michał Głowiński : Commentaires à “La Pornographie”, dans Gombrowicz ou la Parodie constructive, trad. Maryla Laurent, éd. Noir sur Blanc, Paris, 2002.

Extrait :



La Pornographie n’est pas seulement un roman philosophique, elle est aussi - du moins il est d’usage de le penser - un roman érotique. L’un n’empêche pas l’autre, d’autant que les agissements de Frédéric consistent à fomenter une intrigue amoureuse. Mais que faut-il entendre par roman érotique et, surtout, pourquoi ce titre insolite ? Comment se justifie-t-il ? Quels éléments du texte l’autorisent ?
Le mot « pornographie » n’a qu’une seule occurrence dans le corpus du texte tout au début de la mise en place de l’intrigue, au moment où Frédéric veut unir Henia à Karol, mais comprend que le résultat est maigre :

Non, c’était insupportable ! Rien, rien ! Rien que ma pornographie qui se nourrit d’eux ! Et ma rage à voir leur bêtise sans bornes : ce morveux sot comme un prunier et cette oie nigaude ! La bêtise seule peut justifier qu’il ne se passât rien, rien, rien ! Ah ! s’ils avaient quelques années de plus !

À un autre endroit du roman, dans une relation sur les conduites très simples de Henia, tombe le mot « indécence » ; ailleurs encore, il est question « d’un étrange arrangement érotique, d’un insolite quartette sensuel ». Est-ce suffisant pour justifier le titre ? Dans son autocommentaire, Gombrowicz constate :
Ce n’était pas un si mauvais titre alors, aujourd’hui l’excès de pornographie l’a rendu banal et, dans plusieurs langues, il a été modifié pour devenir “La Séduction”.
Testament. Entretiens avec Dominique de Roux

Ce devait donc être une provocation, un grand coup frappé pour attirer l’attention du lecteur, telle aurait été apparemment l’intention de l’auteur. Pourtant Gombrowicz est un écrivain trop au fait de la pratique littéraire et trop déterminé dans sa créativité pour se contenter d’une justification externe du titre. Celui-ci ne peut qu’exprimer des caractéristiques de l’univers créé dans La Pornographie.
Il est le roman érotique (ou le roman sur l’érotisme) le plus singulier qu’il soit permis d’imaginer dans la mesure où il ne comporte pas de trame amoureuse réelle, elle n’est que virtuelle en tant que série d’incidents supposés se cristalliser et s’accomplir par la suite. Le thème amoureux devient alors une construction artificielle, imposée aux deux jeunes héros, Henia et Karol. Il appartient au théâtre où Frédéric, qui « se pique d’un faible pour la mise en scène », tente une création avec des êtres humains faits de sang et d’os. Nous pouvons parler d’érotisme contraint, d’érotisme imposé. Ce n’est pas nouveau chez Gombrowicz, nous le trouvons par exemple dans le dernier épisode de Ferdydurke où le rapt de Zosia ne s’explique pas par la passion amoureuse du héros, il est plutôt le tribut payé aux conventions sociales et romanesques. L’érotisme s’associe volontiers à la spontanéité ; or, chez Gombrowicz, il n’y en a pas et c’est particulièrement apparent dans La Pornographie. La pornographie exclut toute spontanéité, d’où peut-être le titre. Une question qu’il faut poser ici, même si la réponse est difficile.
Le manque de spontanéité dans l’intrigue amoureuse peut expliquer le titre, mais aussi, peut-être, tout ce qui, dans ce roman, n’est pas convenable. En fait tout y est décalé, impropre, à commencer par « l’étrange arrangement érotique ». Les initiatives de Frédéric ne sont pas plus convenables que les agissements des autres personnages qui manquent de correction. Parfois de façon ostentatoire ! Chacun d’eux, une fois entré dans ce jeu de permutations, connaît son moment vicieux. C’est le cas de Karol dans ce passage : « Nous quittant brusquement, il alla vers la paysanne comme s’il avait quelque chose à lui dire et, sans crier gare, lui arracha sa robe. » Henia n’est pas en reste lorsqu’elle déclare : « Au moins, une fois que je l’aurai épousé, je ne coucherai plus à droite et à gauche. » L’objection que ce ne sont que des détails est recevable et, dans ce cas, il serait inutile de nous y arrêter. Pourtant, dans la narration de Gombrowicz, il n’y a pas d’écarts ; lorsque l’auteur raconte quelque chose, il attribue un sens aux événements et leur prête une fonction. Il est certain que l’attitude de Karol envers la femme d’un certain âge, tout comme les paroles choquantes de Henia, pour le moins inconvenantes dans la bouche de la demoiselle du manoir, sont injustifiées dans le réel et sur le plan psychologique. Cela ne s’explique que si on considère ces inconvenances comme des décalages inscrits avec préméditation dans l’économie narrative.
L’union de l’érotisme et de l’agressivité [1] est un autre élément, plus lointain, qui peut expliquer, dans une certaine mesure, le titre. Le projet du roman et la fable qui en découle reposent sur cette association. L’agressivité est une composante croissante, elle se révèle avec le ver de terre écrasé pour prendre sa pleine ampleur avec la série de meurtres (dans La Pornographie, les cadavres s’alignent presque aussi nombreux que dans les chroniques historiques de Shakespeare).

[1] Janusz Pawłowski, dans un essai intitulé « L’érotisme de Gombrowicz », publié dans le volume Gombrowicz et les Critiques, Wydawnictwo Literackeri, Cracovie, 1987, commente largement cette question.