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Sandauer : La Pologne féodale et sa parodie

Sandauer : La Pologne féodale et sa parodie


Artur Sandauer : Gombrowicz et la Pologne, texte de 1967, dans Cahier de l’Herne Gombrowicz, dir. Constantin Jelenski et Dominique de Roux, Paris, 1971.

Extrait :



Date de naissance : 1904, lieu de naissance : le château de Maloszyce dans la région de Sandomierz, voilà les renseignements du Dictionnaire des écrivains polonais contemporains. Pour en apprendre plus long, il faut recourir à l’œuvre. L’action de la troisième partie de Ferdydurke se joue, on se le rappelle, dans le château des Hurlecki, parents éloignés du narrateur qui y vient en visite avec son ami Mientus. Tel est du moins le principe initial. A une lecture plus attentive il apparaîtra que cette maison n’est pas inconnue au narrateur, puisqu’il « y a habité dans le temps » [1]. Le lieu de l’action change imperceptiblement de caractère : le château devient sa maison natale, derrière les visages de parents éloignés apparaissent ceux de ses proches, l’oncle Constantin est au fond son père, la tante sa mère. Autrement dit, Gombrowicz recrée l’atmosphère de son enfance, mais, voulant estomper les souvenirs, il a recours au déguisement. En effet, on chercherait en vain dans la littérature mondiale une galerie de portraits de famille plus venimeuse.
Il a eu une enfance campagnarde, choyée et dorlotée, soignée par d’innombrables servantes et domestiques. La catégorie fondamentale de ses expériences d’enfant était l’inégalité, la division des êtres en supérieurs et inférieurs. C’est ainsi que l’antithèse « supériorité-infériorité » constituera la pierre angulaire du monde de Gombrowicz. Il conservera toujours « les coutumes des hobereaux [...], dorlotées par je ne sais quoi, gonflées dans un vide inconcevable... délicatesse et paresse, raffinement, amabilité, finesse, distinction, orgueil, tendresse, extravagance en puissance, contenues dans chaque mot » ; il restera toujours « le maître à qui l’Histoire, dans sa marche inéluctable, ravissait les biens et le pouvoir, mais qui avait cependant conservé sa race, spirituellement et corporellement, surtout corporellement » ; qu’il restera un féodal doué du sentiment implacable de sa supériorité sociale.
A peine écrite, cette phrase éveille en moi des doutes et le besoin de la compléter par une autre, qui lui sera contradictoire. Nous verrons d’ailleurs que cette personnalité-là ne se laisse définir qu’à coups d’antithèses. Car le sentiment de supériorité fait naître, comme son équivalent inévitable, un désir opposé, celui de s’humilier devant l’infériorité, de plier la nuque sous la botte du « manant ».
Etrange, n’est-ce pas ? Mais n’en cherchons pas les raisons. Les expériences d’enfant difficiles à déceler, la conscience de l’injustice d’une situation où « la main du maître équivaut à la gueule du serviteur et son pied arrive à mi-corps campagnard », la conviction que cette hiérarchie ne correspond plus aux rapports réels des forces et le besoin de donner à tout cela une expression symbolique, toujours est-il que l’orgueil héréditaire de Gombrowicz se complète du désir de tomber à genoux devant « le rustre », et que l’orgueil du féodal trouve son équivalent dans le masochisme. Telles sont les racines psychiques du roman bizarre qui, par personne interposée, se joue dans la troisième partie de Ferdydurke. Mientus descend à la cuisine pour fraterniser avec le palefrenier. Mais tous ses efforts échouent, il n’arrive pas à convaincre le garçon que les hommes sont égaux, en vain toute la « verbosité bon marché de la Révolution française » et de la Déclaration des droits de l’homme. Le palefrenier ne veut sous aucun prétexte lui donner la main. « “Ma main n’est pas pour le m’sieu.” Il vient à Mientus l’idée folle que la glace serait rompue s’il parvenait à forcer le palefrenier à le gifler. — “Fous-moi sur la gueule ! suppliait-il, perdant déjà toute retenue, “fous-moi sur la gueule !Enfin il hurle : “Frappe, bordel ! puisque je te le dis !” » C’est alors seulement que tombe le mur qui les séparait.
En effet, les deux parties sont l’une pour l’autre totalement exotiques. Une lutte continue entre elles, lutte imposée par l’étrange et par l’exotique — l’étrange du corps et l’exotique de l’esprit. Nulle part, exotisme plus dense, dit Gombrowicz en racontant une promenade dans la cour de la ferme. Nul colibri de terre lointaine ne peut comparer son exotisme à celui d’un canard que nos mains n’ont jamais touché. Car rien ici n’avait jamais été touché par nos mains, les palefreniers à l’écurie, intouchés, les filles de ferme près de la grange, intouchées... Cette impossibilité de toucher crée, évidemment, la tentation opposée ; tout exotisme est générateur d’émotions érotiques. [2]
Apparaissant sur le fond de l’exotisme social, le motif de l’amour du jeune châtelain pour une fille du peuple est l’un des plus usés dans la littérature polonaise traditionnelle. Le « roman de château » d’entre les deux guerres, plat, larmoyant et sentimental, l’exploitait encore. « C’est en parcourant les lamentables contes que diverses commères faisaient paraître le dimanche dans le Kurier Warszawski, ou encore les romans des Germon, Mniszek et tutti quanti, que j’apprenais à découvrir la réalité », écrit Gombrowicz dans son Journal, et il a de bonnes raisons de le dire. Il y a, entre Ferdydurke et ces fruits tardifs de l’esprit nobiliaire, le même rapport qu’entre Don Quichotte et le roman chevaleresque du Moyen Age : c’est une caricature poussée, le principe à l’absurde. Si le comte Michorowski [3], au lieu de faire la cour à une pauvre gouvernante, avait jeté son dévolu sur une fille de cuisine, voire un cuisinier, la porte entrebâillée par Mniszkowna aurait permis le passage de la littérature bon marché à la grande littérature, du mélodrame à la parodie.
Cette notion de parodie a, chez Gombrowicz, moins une signification littéraire que psychologique. Parodier veut dire imiter et ridiculiser à la fois. Mais peut-on imiter ce qu’on n’est pas, au moins dans une certaine mesure ? En ce sens, toute parodie contient des germes d’auto-parodie, elle est une tentative de surmonter ce qu’on porte en soi, une attitude intérieurement contradictoire qui associe maladie et médicament.
Dans le cas de Gombrowicz, l’antitoxine est sa conscience auto-ironique. C’est elle qui fait que son caractère traditionnel de noble devient sa propre contradiction, la négation du caractère de noble. Son penchant pour la parodie correspond à son masochisme que composent à la fois l’orgueil de féodal et le besoin de s’humilier soi-même. Cette contradiction trouve son expression la plus complète dans l’action de Mientus qui ordonne au palefrenier de le gifler, n’affirmant dans la première partie de la phrase sa supériorité de maître que pour la renier dans la seconde. Bien sûr, rien ne serait plus faux que d’interpréter cela comme une expression de l’esprit égalitaire, celui de la verbosité bon marché de la Révolution française. Il ne s’agit point de supprimer les privilèges de son état mais de les dépasser : le plaisir résulte de l’empiétement sur les règles en vigueur. C’est pourquoi Gombrowicz a su voir toute l’absurdité de la Pologne semi-féodale de sa jeunesse — mais il s’est arrêté là. Son attitude est celle d’un Moïse qui aurait réussi à quitter le pays d’oppression mais n’aurait pas su arriver jusqu’à la Terre promise, une attitude typique d’émigré.


[1] Toutes les citations de Ferdydurke, la traduction de Brone, collection 10-18.

[2] On trouvera une confirmation de la fascination érotique que l’exotisme paysan exerce sur Gombrowicz également dans la nouvelle Dans l’escalier de service (Bakakaï, Denoël, trad. Georges Sédir), où un fonctionnaire distingué du ministère des Affaires étrangères raconte sa passion perverse pour les « bonnes à fichu » qui se « déplacent gauchement sur leurs jambes épaisses ». C’était moins une passion, dit-il, qu’une « grande timidité, très douce, née dans les profondeurs. Ce sentiment m’est resté de l’enfance, de ces années où, le soufflle coupé, le cœur battant, je contemplais notre bonne. Quand elle servait à table, quand elle frottait le parquet, quand elle apportait le petit déjeuner... ou quand elle lavait les fenêtres avant Pâques... je regardais avidement, timidement, sous mes paupières à demi closes ».

[3] Héros d’un roman de bas étage de Helena Mniszkowna racontant les amours d’un aristocrate et d’une pauvre gouvernante au château.