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Jarzebski : Secrets du roman pour les cuisinières

Jarzebski : Secrets du roman pour les cuisinières


Jerzy Jarzębski : Secrets manifestes et latents du « roman pour les cuisinères ».

Extraits :



Qu’est-ce que Les Envoûtés - cette œuvre clandestine découverte lentement et par fragments ? Un roman à sensation, sans aucun doute, réunissant nombre d’éléments caractéristiques des romans gothiques : un château mystérieux et hanté, un scandale dans une famille princière, un envoûtement, une malédiction - tout cela assaisonné à la sauce moderne car, aux thèmes « gothiques », l’auteur a cru bon d’ajouter le spiritisme, la parapsychologie, les secrets scandaleux du demi-monde varsovien, le meurtre d’un millionnaire et même des émotions sportives. [...]
La seule chose qui semble susciter l’émotion de l’auteur, c’est la relation entre Maja et Walczak - une demoiselle du manoir et un garçon du peuple. Ce n’est pas « la serviette frémissante » ni l’histoire de Franio - l’écrivain leur donne à la fin une explication rationnelle, même s’il le fait négligemment et sans trop nous convaincre. Le véritable secret est dans les liens étranges qui unissent ces deux jeunes héros, dans leur inclination réciproque et irrésistible. La voix du sexe, serons-nous tentés de dire, mais cela ne recouvre pas toute la vérité. Les rapports entre Maja et Walczak sont tout à fait scandaleux, non seulement à cause de leur inégalité sociale, mais aussi de par la nature même de leur relation. Ces jeunes déchargent leurs émotions non dans des caresses furtives mais dans des actes de cruauté, d’humiliation, de déclassement. L’Eros qui les a liés n’est pas le petit ange jouffliu à bouclettes blondes mais un dieu mystérieux, sombre et assoiffé de sang. Inspiré par Freud, peut-être ? Oui, sans doute, mais dans les étranges convulsions que vit le couple d’amants on peut deviner quelque chose de très personnel (à l’auteur), une impossibilité qui serait !a sienne, un refus de l’amour « comme il faut ». [...]
Les liens les plus étroits sont à rechercher sans doute entre Les Envoûtés et La Pornographie, où cependant les jeunes arrivent à s’entendre aux dépens du vieux galant. Il semble en fait que le « roman pour les cuisinières » ait servi de révélateur à Gombrowicz, lui faisant découvrir une vérité jusque-là cachée sur la nature (sa propre nature) humaine, et que cela l’ait incité à retravailler le sujet, dans le contexte de toute son anthropologie, connue par ailleurs, et aussi de sa philosophie de la Forme et du Jeu. D’ailleurs, beaucoup d’autres éléments indiquent que Les Envoûtés constituèrent un laboratoire spécifique où Gombrowicz vérifia le fonctionnement de divers motifs caractéristiques de son art. [...]
Constantin Jelenski l’a exprimé de façon remarquable (Au bénéfice de l’échec, dans La Quinzaine littéraire, 1/15 avril 1978) : « II serait tentant de croire que l’aventure de Gombrowicz a correspondu là à celle de Christophe Colomb, qui partit à la recherche des Indes et découvrit l’Amérique. Rien ne pouvait mieux convenir alors à la formule du “mauvais livre” que le roman gothique (qui n’a retrouvé son prestige littéraire que bien plus tard) avec son décor de châteaux hantés et de souterrains, sa population de femmes fatales, de grands seigneurs décadents, de bâtards vengeurs et de mages bienfaisants. Or, feuilleton écrit au jour le jour, à la sauvette, Les Envoûtés tissent, comme en dépit de l’auteur, une autre trame, faite de correspondances et de signes, d’intuitions à la limite du physique et du psychique. Nous y trouvons déjà ce couple de jeunes dont la grâce désamorce la monstruosité car la grâce et le crime ont là partie liée - et qui habitera désormais l’œuvre de Gombrowicz. Oui, tous les ingrédients de son œuvre sont là, encore épars. Il lui suffira de les faire jouer dans une mécanique savante pour arriver à construire ces "machines infernales" que Sartre a saluées dans les grands romans ultérieurs. »
Les Envoûtés constituent ainsi deux livres en un seul : devant nos yeux tourne habilement la machine, bien huilée, d’un roman à sensation : tout s’y déroule sans surprise, d’une manière prévisible, « apprivoisée ». Mais dans cette machine cliquètent déjà, « dispersés ça et là, en désordre », les petits engrenages d’une autre machine, nouvelle, infernale. Et qui ne sera assemblée véritablement que dans les œuvres d’après-guerre.