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Salgas : 1953. Polémique avec Cioran

Salgas : 1953. Polémique avec Cioran


Jean-Pierre Salgas : Quelques réflexions sur la « filistrie ». Autour de quelques citations de Gombrowicz, dans Witold Gombrowicz entre L’Europe et l’Amérique, dir. Marek Tomaszewski, éd. Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2007.

Extrait :


Rimbaud, Norwid, Kafka, Slowacki... autant d’hommes, autant d’exils. Je crois qu’aucun d’entre eux ne serait effrayé précisément par ce genre d’enfer [...]. L’Art est chargé et nourri d’éléments de solitude et de parfaite autonomie [...]. Une patrie ? Mais tout homme éminent du simple fait de son éminence est un étranger même à son propre foyer [...] Cioran nous dît comment meurt un écrivain arraché à son milieu. Il oublie seulement qu’un écrivain pareil n’a jamais existé : ce n’était qu’un embryon d’écrivain. Il me semble plutôt que [...] cette plongée dans l’univers extérieur que représente l’exil doit apporter à la littérature une impulsion inouïe.
Journal, 1953


1953 : l’écrivain qui réside en Argentine depuis 1939 entreprend de publier son Journal que l’on peut considérer comme le roman d’un écrivain : un homme seul, « auteur de Ferdydurke », maintenant de Trans-Atlantique, passé de la périphérie de l’Europe à la périphérie du monde, s’adresse à son pays et à la diaspora, la Polonia, via un tiers pays, la France, où nul ne peut le déchiffrer, et via ce pays au monde entier. De la République de Pologne, le « self-made man » passe à la République des Lettres Universelles dont le centre est (alors) « Paris » ou « la France »... Cette même année, Jerzy Giedroyc lui demande de riposter dans Kultura à un article de l’écrivain roumain Emil Cioran « Les avantages et inconvénients de l’exil » [1] Ce qu’il fait : conséquence de cette utopie filistrique (imaginaire) produite dans la fable par l’échec provisoire de la traduction de Ferdydurke (dans la réalité) : se défaire de la patrie implique de se séparer symétriquement de l’exil. Suivez mon regard : Londres, New York, les anciens de Skamander aujourd’hui rédacteurs aux Wiadomosci, à Zycie... La Polonia tout aussi ridicule confite en son « exil » que celle de la Légation de Buenos Aires dépeinte dans Trans-Atlantique héroïque à distance. A la fin, dans Testament, Gombrowicz persistera et signera : « L’écrivain, l’artiste [...] ne doit pas se sentir plus qu’un résident. ». [2]
La polémique avec Cioran, son éloge de l’exil « qui doit apporter à la littérature une impulsion inouïe » est l’épisode le plus marquant d’un Journal qui s’inaugure d’autre part avec des lectures de Milosz (La pensée captive) ou d’autres livres de l’émigration, anthologie de Winczakiewicz, Journal de Lechon, etc. En 1935, on peut trouver une matrice, un peu décalée, de la position de Gombrowicz sur l’exil dans un article du jeune écrivain sur Conrad : je rappelle que Jozef Teodor Konrad Korzeniowski avait quitté le pays en 1874, adopté la langue anglaise en 1889, extrait de son nom un pseudonyme inspiré de Konrad Wallenrod. [3] Commentant Le miroir de la mer, Witold, qui ignore quel sera son propre destin transatlantique, démontre que c’est là même où il s’éloigne le plus de la Pologne vers l’océan, la langue anglaise et le pathos cosmique, qu’il se conforme le plus au provincialisme national.
La prodigieuse richesse de ces pages ne respire en fin de compte que l’indigence. Il y manque quelqu’un - le clown de Shakespeare, lui qui savait railler et contrefaire l’auguste vérité des rois, alors qu’ici tout est royal, tout est prisonnier de sa propre majesté. [4]
Autrement dit, Gombrowicz ne fut jamais un « exilé » à la manière romantique, il n’a d’ailleurs jamais songé au retour (sauf dans le Tiergarten face au mur de Berlin tout neuf : alors que se mêlent l’odeur de la Pologne irrémédiablement perdue, et le sentiment de la mort prochaine), pas plus un « apatride » à la Conrad, qui ne veut plus revenir... Manque d’autonomie par rapport au national, défaut de réel dans ce faux universel : deux faces d’une même médaille, refus identique d’accepter son Immaturité. « Etat, nation, race ; ce n’est que sur le cadavre de toutes ces visions du monde que pourra naître une troisième vision : l’homme en rapport avec un autre homme, et concret - moi en rapport avec toi, avec lui... » [5]


[1] L’article de Cioran, bizarrement déjà influencé par Gombrowicz..., traduit dans Kultura par Gombrowicz lui-même... est repris dans La tentation d’exister en 1956 (in Œuvres, Gallimard, coll. Quarto, Paris, 1995, p. 854 et suiv.)

[2] « Devinette : quelle différence y a t il entre l’émigration et une boite de sardines ? Il y a que pour l’émigration la fermeture hermétique est néfaste », in Journal, 1960.

[3] « II n’y avait pas de précédents. Je crois vraiment avoir le seul jeune homme de mes origines et de ma nationalité à faire, pourrait-on dire, un saut aussi impressionnant hors de son environnement, son pays et ses proches » in Joseph Conrad, Un souvenir personnel, Gallimard, Paris, 1912.

[4] Le texte de Gombrowicz au sujet du Miroir de la mer de Joseph Conrad est paru en français dans Varia, Christian Bourgois, Paris, 1978, p. 39.

[5] Journal, 1953.