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Glowinski : Un bourgeois dans les salons

Glowinski : Un bourgeois dans les salons

Michał Głowiński : Terrible vendredi chez la comtesse. A propos du "Festin chez la comtesse Fritouille", dans Gombrowicz ou la Parodie constructive, trad. Maryla Laurent, éd. Noir sur Blanc, Paris, 2002.

Extrait :


Un bourgeois dans les salons, un petit paysan égaré dans les champs

Le premier thème de cette nouvelle, clairement campé dès les premières pages, et ainsi imposé au lecteur, est celui du bourgeois dans un salon aristocratique. Comme dans l’allegro d’une sonate, à ce thème vient s’en opposer un autre, lui aussi distinctement précisé, et qui possède une riche tradition littéraire. Un enfant maltraité hante les champs. Il est condamné à mourir de froid et de faim par un destin cruel tandis que les maîtres s’amusent, savourent des plats qui sont loin d’être des chefs-d’œuvre de l’art culinaire, et discutent des choses du monde. Sommes-nous donc en présence de l’opposition du château et de la chaumière, du salon et de la courée, de la richesse et de la misère, si fréquente dans la littérature positiviste de la seconde moitié du XIXe siècle qui met en place un projet social ? En apparence uniquement : la nouvelle de Gombrowicz ne baigne pas dans l’atmosphère de compassion pour les miséreux qui est celle des nouvelles ou des images poétiques d’une Maria Konopnicka [1]. Le thème du malheureux petit est, d’un certain point de vue, proche de celui du bourgeois admis dans le salon : ces deux thèmes sont hérités de la littérature de jadis, leur visée sociale est généreuse, mais ils obéissent à un schéma rigide. Or, c’est précisément en cela qu’ils sont intéressants pour l’auteur du Le festin chez la comtesse Fritouille. Qui plus est, l’association de deux thèmes aussi contrastés est, par elle-même, également un héritage de la littérature du XIXe siècle. Prise isolément, elle ne relève donc pas d’une idée originale de Gombrowicz ; il s’agit là d’un emprunt et c’est ce qui fait toute son importance. Les deux thèmes, comme la manière dont ils s’entrecroisent et se présentent, sont devenus l’objet de la parodie. Dans Le festin chez la comtesse Fritouille, nouvelle d’une très grande qualité, tout est parodique. Le texte acquiert ses multiples significations grâce à la parodie, et c’est également par elle qu’il verse dans l’horreur, une horreur qui ne sera pas induite par le thème du bourgeois au salon ou de l’enfant perdu. L’association de ces deux thèmes contrastés, la parodie de ce contraste, font émerger une nouvelle composition étonnamment originale. Comme toujours chez Gombrowicz, le signe de la nouveauté vient de la reprise de ce qui est vieux, usé, dépassé dans sa présentation originale ou même tombé en désuétude.

Parler au-dessus de sa condition


Notre bourgeois, dont nous ignorons le nom et le prénom, est un protagoniste d’importance majeure. Non seulement il a participé au repas du vendredi chez la comtesse, mais il en est le narrateur. Nous posons son regard sur les événements — c’est aussi lui qui nous rapporte la malheureuse histoire de l’enfant de paysan, Pierrot Choufleur —, nous nous laissons abuser par les illusions que se font les nobliaux du monde inaccessible de l’aristocratie, un monde exotique en soi ; et c’est avec le narrateur que nous sombrons dans la déception lorsque, dans le cercle mystérieux de cette classe supérieure, nous remarquons ce à quoi nous ne nous attendions pas et qui nous contrarie. Nous finissons en effet par acquérir la conviction que la supériorité de ces gens, tellement fascinants, n’est pas tant « doublée d’enfant » que de vulgarité et qu’elle est compromise par un manque réel d’urbanité. À son arrivée, le héros relate sa visite non sans un certain parti pris tant il est fier de l’honneur qui lui est fait. Son ascension sociale le grise. Il raconte, comme s’il voulait se convaincre, qu’il est digne de ces splendeurs aristocratiques, qu’il sait se tenir dans cette situation extraordinaire pour lui, qu’il est à la hauteur, qu’il saura sortir vainqueur de cette épreuve du feu de l’élégance et du bon ton.


[1] Note de Maryla Laurent, traductrice du texte de M. Glowinski.
Maria Konopnicka (1842-1910), poète et nouvelliste polonaise. Les auteurs positivistes polonais espéraient guérir le « corps social » de la nation polonaise en ouvrant les yeux des lecteurs sur la misère volontiers déniée.