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Tomaszewski : L’Argentine, espace thérapeutique

Tomaszewski : L’Argentine, espace thérapeutique


Marek Tomaszewski : La Pologne et l’Argentine : deux « tigres mythiques » dans la vie et l’œuvre de Witold Gombrowicz, dans Witold Gombrowicz entre L’Europe et l’Amérique, dir. Marek Tomaszewski, éd. Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 2007.

Extrait :


Contrairement à la Pologne qui, une fois passée au crible de la littérature, s’est trouvée peu à peu vidée de sa substance mythique, l’Argentine, elle, qui est une terre de substitution, conserve de nos jours encore, quelques insondables secrets. Il faut dire cependant que cette manière de se lier à « l’inférieur » dans les ténèbres, d’approcher le concret charnel du Sud ne signifie pas uniquement pour l’auteur d’accéder à la beauté facile et au soleil brûlant. La vague d’érotisme tardif, l’irruption volcanique de la jeunesse, le désir de renouer avec la naissance, tout ceci permet de redresser le cap d’une existence brimée, sans doute excessivement contrariée. L’Argentine - espace thérapeutique se trouve alors investie de signes positifs car elle constitue un lieu d’identification et de découverte de soi. Le Journal définit ce processus mental en termes de révélation : « Un frisson terrible naissait [...] du sentiment me disant que la violence libère ce quelque chose d’anonyme et d’informe dont j’avais pressenti la présence. »
C’est sans doute la raison pour laquelle le chant de Gombrowicz dédié à l’Argentine fut avant tout un chant de gratitude. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler certaines pages de Pérégrinations argentines, manuscrit posthume expédié à Rita Gombrowicz par ses amis argentins, (en même temps que celui des Souvenirs de Pologne). Prenons au hasard un fragment, nullement fantaisiste, de « Péripéties sur le Haut Paranâ ». La scène se déroule sur un bateau navigant sur le grand fleuve après le passage d’un magnifique orage : « tout en glissant sur le plan d’eau, note l’auteur, je pénètre comme si de rien n’était la virginité d’une forêt sauvage. Du regard je m’efforçais de saisir un détail du paysage - un arbre en particulier, une branche, une racine - qui, sans bruit ni murmure, passait à peine à une cinquantaine de pas et de nouer avec lui une sorte de contact personnel... »
Le même « état sentimental » accompagne Witold Gombrowicz dans sa prétendue expédition vers l’Iguaçu. « Difficile d’imaginer quelque chose de plus "existentiel", de plus strictement rattaché à l’essence de la Vie, que cette navigation mystérieuse », observe-t-il avec ravissement alors que nous savons pertinemment qu’il s’agit ici d’une relation de seconde main. Suivent pourtant, comme le récit de voyage l’exige, les descriptions envoûtantes des couchers et des levers de soleil, des midis et des minuits, des bruissements magiques de l’eau.
La prédilection de Gombrowicz pour la topique des éléments aquatiques est évoquée ici par Małgorzata Czermińska. S’agit-il vraiment, dans ce cas précis, de descriptions volées à Wiktor Ostrowski et Bolesław Łepecki ? Que signifient au fait ces transports poétiques ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous nous trouvons loin, très loin du style sèchement journalistique. « Pectus est, quod disertos facit » (Le cœur rend les hommes loquaces), disait Quintilien. Aurions-nous vraiment à faire à un Gombrowicz lyrique ? A vrai dire, il ne nous a pas habitués à de tels effets de plume où le cœur de l’écrivain baigne dans l’ivresse.