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Lavelli : Gombrowicz au présent

Lavelli : Gombrowicz au présent

Jorge Lavelli : Gombrowicz au présent, dans Gombrowicz vingt ans après, dir. Manuel Carcassonne, Christophe Guias, Malgorzata Smorag, éd. Christian Bourgois, Paris, 1989.

Extrait :


Il arrive parfois que des pièces de théâtre, plus que d’autres œuvres, reprennent avec le temps ce qu’on a le droit d’appeler une « actualité ». Mot souvent trompeur et parfois porteur de démagogie, qui éveille en moi quelque méfiance. Le théâtre plus que toutes les autres manifestations de l’esprit s’accommode mal de ce qui est « actuel », de ce qu’on sait sur les êtres et le monde à travers les avatars du quotidien. La vraie actualité d’une œuvre est ailleurs. Elle se trouve dans le juste croisement des événements de la vie de l’homme et de l’histoire. C’est-à-dire là où l’événement devient éminemment significatif ou « historique » : dans ce carrefour du temps et de l’espace où on peut le considérer comme exemplaire. C’est à cette exemplarité-là qu’il faut se référer lorsqu’on songe à l’Opérette de Gombrowicz. L’auteur trace un périple qui traverse sans trop s’y attarder quelque quarante années d’histoire. Et il le fait volontairement dans un raccourci très synthétique.
De quoi s’agit-il ? Nous sommes quelque part en Europe (en Pologne ?) au début du siècle. Un prince et une princesse HIMALAY — dans une connotation anglophile (déjà des figures de théâtre) — sont entourés par des nobles et des représentants d’une société structurée, hiérarchisée : baron, marquise, banquier, général, curé qui sont, eux, parfaitement anonymes et théâtraux. Tout va pour le mieux. Cette petite société fonctionne en cercle fermé (avec des domestiques, évidemment, toujours aux aguets), se rencontre aux sorties des messes, et programme des bals masqués en quête d’idées nouvelles pour la mode.
Cela paraît être sa seule préoccupation : les modes passent trop vite et se banalisent avant même d’être mises en pratique. Pourtant, quelques petites annonces climatiques inquiètent le cercle : un courant d’air se glisse de l’extérieur, une fenêtre claque inopinément, la lumière clignote sans raison apparente. C’est que, à l’ombre de ce bonheur insouciant, quelque chose bouge et s’agite : tout simplement ce vent de l’histoire qui, lorsqu’il se met à souffler, est capable de tout emporter et de tout transformer. Nos héros de circonstance le subissent avec surprise, mais ils sont doués aussi d’imagination et de fantaisie (ilss sont de bonnes figures de théâtre précisément) ; ils s’adaptent donc comme ils peuvent à la nouvelle situation. Pour cela il faut évidemment changer de mode : ici l’habit fait la fonction. Nous voilà donc plongés dans le goût du jour, plus sinistre cette fois, plus terrible aussi.
La fable prend le pas sur l’histoire, la pensée sur l’anecdote, il s’agit de nous faire sentir le constat de faillite des idéologies de ce siècle. Le cycle tragique de la révolution engendrant le nazisme et échouant sur des ersatz de pensée, traduit une philosophie anarchisante et pessimiste avec laquelle la décade des années 60 prenait ses distances. Les temps étaient plutôt à l’espérance : partout en Europe un sentiment nouveau, une conscience optimiste, fiée étrangement aux événements de 68, essayait de marier force économique, bien-être social et justice « révolutionnaire ». La « faille » dénoncée avec humour dans l’opérette gombrowiczienne résonnait moins juste et pouvait sembler axée sur le passé...
Par la suite d’autres idées font irruption dans le monde, marquées par le fanatisme religieux ou la violence terroriste : elles ne nous laissent pas pressentir une forme future d’harmonie. Le temps accomplit son érosion. [...]
On ne parle plus d’idéologies : elles sont en chute libre. Le monde du consensus vient de naître : ses bases sont exclusivement économiques : les masques gombrowicziens (les « gueules ») ressemblent à des effigies monétaires. La partie se joue avec de nouvelles règles et le regard de Gombrowicz me paraît prendre une acuité inattendue.