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Schulz : "Ferdydurke"

Schulz : "Ferdydurke"


L’essai de Bruno Schulz consacré à Ferdydurke a paru pour la première fois dans la revue Skamander, juillet-septembre, 1938.


Le texte français est disponible dans la traduction de Koukou Chanska dans les volumes : Bruno Schulz, Correspondance et essais critiques et Romans, essais, correspondance, publiés par les éditions Denoël, Paris, 1991 et 2004.

Extrait :



Gombrowicz a montré que les formes éprouvées mûres et claires de notre vie spirituelle sont plutôt un « vœu pieux », qu’elles vivent en nous plutôt à l’état d’intention perpétuellement tendue que de réalité. En tant que réalité, nous nous tenons toujours bien en dessous de ces sommets, dans une zone honteuse, bien peu glorieuse et si minable que nous hésitons à lui accorder ne serait-ce qu’un faible semblant d’existence. Ce fut précisément de la part de Gombrowicz un acte capital que de reconnaître ce domaine pour le domaine essentiel et archi-humain de l’homme réel, de l’adopter, lui, le déshérité, l’abandonné de la conscience, le squatter, de l’identifier, de le baptiser, de lui faire gravir le premier degré de l’éblouissante carrière qu’il lui ouvre dans la littérature, ce manager de l’immaturité.
Autant l’existence mûre d’un homme a son répondant dans les formes d’une culture supérieure, autant cette existence souterraine et non officielle a son monde de répondants dans lequel elle se meut et agit. Du point de vue de la culture, ce sont des produits occasionnels, accidentels, des déchets de processus culturels, une zone de contenus subculturels, incultes, rudimentaires, une zone immense de déchets qui encombre ses périphéries. Ce monde de canaux et d’égouts, ce gigantesque cloaque de la culture est pourtant la substance mère, l’engrais, l’aliment vital sur quoi poussent toute valeur et toute culture. C’est là le réservoir des puissantes tensions émotionnelles que ses contenus subculturels ont réussi à nouer et à concentrer. Notre immaturité (et peut-être, au fond, notre vitalité) se trouve liée par mille nœuds, enlacée par mille atavismes à ce complexe de formes de second ordre, à cette culture de second choix, elle y reste implantée avec obstination, par la force d’une vieille habitude, d’une vieille complicité. Tandis que sous l’enveloppe des formes mûres et officielles, nous rendons hommage à des valeurs élevées, sublimées, notre vie essentielle se déroule à la sauvette, sans sanctions supérieures, dans cette sphère familiale crasseuse, et l’énergie émotionnelle qu’elle contient est cent fois plus puissante que celle dont dispose la maigre couche de l’officialité. Gombrowicz a fait voir que c’est justement ici, dans cette sphère méprisée et honteuse, que prospère une vie exubérante et luxuriante, que la vie se passe à merveille de sanctions supérieures et que sous la pression redoublée de l’abomination et de la honte, elle pond mieux que sur les hauteurs du sublime.
Gombrowicz a révoqué la position isolée et privilégiée des phénomènes psychiques, il a détruit le mythe de leur origine divine, il a dévoilé leur généalogie zoologique, une généalogie peu reluisante que leur vanité répudiait. Gombrowicz a révélé la nature commune des sphères de culture et de sous-culture, et qui plus est, on peut admettre que, dans la sphère de sous-culture, dans la sphère de l’immaturité, il voit le modèle et le prototype de la valeur en général, et dans le mécanisme de son fonctionnement (qu’il a démonté de façon géniale), la clef de la compréhension du mécanisme de la culture.