En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des services adaptés à vos centres d’intérêts et réaliser des statistiques de visites

Mentions légales et conditions générales d'utilisation

All for Joomla All for Webmasters

Sidebar

Languages

Menu

assi

Sandauer : A propos de "Ferdydurke"

Sandauer : A propos de "Ferdydurke"

Artur Sandauer, A propos de “Ferdydurke” de Gombrowicz, dans la revue Les Temps Modernes, mars 1969.

Extrait :



Si le premier chapitre de Ferdydurke prend à partie la tradition didactique et moralisatrice de notre culture, le deuxième s’attaque à ceux qui se sont soulevés là contre, à cette intelligentsia urbaine et progressiste qui, formée de hobereaux appauvris et de juifs enrichis, tente, vers la fin du XIXe siècle, de supplanter la noblesse campagnarde et d’effectuer chez nous une sorte de révolution bourgeoise. Ce n’est que replacés sur ce fond historique que s’expliquent les manèges auxquels, au cours du deuxième chapitre, se livre, en vue de désagréger le monde des Lejeune, le héros du roman : soit qu’en pénétrant dans leur chambre à coucher, hygiénique et rationnelle, il y exécute une danse de fou ; soit qu’en jetant une mouche, pattes et ailes arrachées, dans la pantoufle sportive de la lycéenne, il en compromette, par cette souffrance irrémédiable, les senteurs optimistes ; soit qu’ayant fait venir dans sa chambre, vers minuit, deux soupirants, l’un à l’insu de l’autre, il crée une situation dont « l’ensemble manque absolument de sens, bien que chacun des participants ait une bonne raison personnelle et particulière ».
Toutes ces manœuvres absurdes sont autant d’arguments logiques s’attaquant à la conception du monde optimiste et rationaliste des Lejeune, à leur conviction que, l’individu une fois libéré, les autres problèmes seront résolus automatiquement. Libérés ? Mais pouvons-nous l’être ? Regardez plutôt les Lejeune, eux, si sagaces, si libres-penseurs, si modernes, donner, une fois détraqué le mécanisme social qui réglait leur conduite, la tête la première dans la mêlée. N’est-ce pas une preuve tangible qu’un collectif composé d’individus parfaitement raisonnables, peut, le cas échéant, se livrer aux pires vésanies ? Le deuxième chapitre de “Ferdydurke” est la polémique dramatisée d’un existentialiste contre l’encyclopédisme simplet de notre intelligentsia de l’entre-deux-guerres.
A peine échappé aux Lejeune, Jojo est attrapé par Mientus, devenu, pour un instant, protagoniste du drame. Fuyant l’école et ses problèmes irréels, les deux copains se mettent à la recherche du Palefrenier. Arrivés dans un château de campagne, propriété des parents de Jojo –oncle grand seigneur, tante débonnaire, cousin et cousine- ils finissent par identifier ce personnage mythique avec Bébert, valet affecté à leur service. Mais toute tentative de familiarité, de « fra…ternisation », comme le dit, avec un bégaiement honteux, Mientus, demeure infructueuse. Une distance de nobles à paysan les sépare, abîme ennemi que seule, selon un code ancestral, la gifle peut franchir, la main seigneuriale venant se poser, en un geste presque hiératique, sur la gueule du paysan. Ce n’est qu’à condition de renverser cette relation séculaire qu’une « fra…ternisation » deviendrait possible : Mientus se fait donc, par ordre exprès, casser la gueule par Bébert. Endommagée par ce soufflet pervers, la hiérarchie féodale chancelle sur ses bases. Coupable d’infraction à l’ordre établi, Mientus doit quitter le château. […]
On voit que Jojo retrouve, vers la fin du chapitre, ce rôle de protagoniste, dont, au début, il s’est démis au profit de Mientus. C’est que – trop scabreux pour être exposés à la première personne - certains contenus exigeaient un acteur interposé. Cette volonté d’autodégradation, qui fait l’idée maîtresse du livre, Mientus en incarne l’aspect le moins avouable ; bouc émissaire d’un complexe d’aristocrate masochiste, il n’est là que pour être giflé. Ce rôle une fois rempli, il n’a qu’à disparaître et, aussitôt, Jojo rentre dans ses droits de protagoniste. A deux, ils représentent la totalité du même besoin d’autopunition, expiation de fautes séculaires. Mientus, devenu pour un instant le sosie du héros, ressent l’attraction érotique du péquenaud, le vertige d’une gifle flanquée par un être inférieur ; Jojo incarne le même sentiment de culpabilité dans son aspect plus social, plus politique, dirait-on. C’est lui qui, par ses manèges, amène la jaquerie finale et qui, traître de sa famille et de sa classe, aide à en liquider les restes, en poussant la tante dans la mêlée. Comme le poète russe Briousov chantant les « Huns de l’avenir », il est du côté de « ceux qui le détruiront », associé sournois de cette plèbe malodorante qui, forçant portes et fenêtres, se met à « pétrir lentement les châtelains ».