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Salgas : Un roman sur la formation de la réalité

Salgas : Un roman sur la formation de la réalité


Jean-Pierre Salgas : Witold Gombrowicz ou l’athéisme généralisé, éd. Seuil, coll. « Les Contemporains ». Extrait du chapitre Un roman sur la formation de la réalité.

Extrait :



« De rerum natura »


De la métaphysique d’accord, mais commencez par la physique [1] »... Dans les romans précédents, le sujet de Montaigne ou de Pascal se déplaçait dans l’étendue cartésienne, certes un peu troublée, mais tout de même... ici, je le disais, Witold le narrateur joue les Sherlock Holmes, ou plutôt les Watson, dans l’espace désorienté des origines de la philosophie et de la physique contemporaines [2]. Qui pointe déjà, bien sûr, dans les coins de Bakakaï, de Ferdydurke ou de La Pornographie, et très fort dans le Journal, dans lequel Gombrowicz essaye, teste des épisodes de Cosmos [3]... Telle la classe vive du premier roman, l’auberge puis l’excursion en montagne fonctionnent comme un microcosme, non plus seulement de la société mais de la « réalité » : il y a toujours des duels de grimaces et des mêlées, mais ils mettent aux prises l’herbe, la boue ou le vent, les oiseaux, les chats et les théières autant que les bouches ou les soutanes. Comme dans les derniers Poussin, l’homme n’est plus qu’un détail dans le paysage. L’homme ? à peine, tant son corps dérive en morceaux... Le grand duel de l’Immaturité et de la Forme fait rage dans la « réalité » sans s’arrêter particulièrement à l’échelle humaine, intermédiaire entre micro- et macroscosme. Et tous les règnes sont mixés (presque comme dans Trans-Atlantique, les animaux de Gonzalo). D’ailleurs les échelles ne signifient plus rien, les parties, on le sait depuis Ferdydurke, sont souvent plus grosses que le tout... « Il existe une espèce d’excès dans la réalité, dont le grossissement devient insupportable. »
Carnaval cosmique qui remplace la rassurante causalité des représentations courantes du monde... Tous les branchements sont possibles. Privilège, on s’en doute, s’agissant des personnages, de deux organes toujours démesurés : les mains et les bouches...
Essaim et Combinaison sont les noms « cosmiques » de la Forme. L’essaim d’abord : il est la forme première de la « réalité », comme en témoignent à chaque chapitre les vertiges de Witold. À table avec Lena : « Grande mêlée d’événements, de petits faits ininterrompus, comme un coassement de grenouille dans un étang, essaim de moustiques, essaim d’étoiles, nuage qui m’enfermait, qui m’effaçait, qui m’emportait dans sa course, plafond plein d’archipels et de péninsules, de points et de coulées jusqu’à l’ennuyeuse blancheur au-dessus du store... » Ou sur une route de montagne : « Des choses diverses - toutes sortes de choses - des distances étonnantes, des virages affolants, un espace prisonnier et tendu, qui attaquait ou cédait, qui s’enroulait et se tordait, qui frappait vers le haut ou vers le bas. Un immense mouvement immobile. [...] Accumulation, tourbillon, confusion... c’était trop, trop, trop, pression poussée, mouvement, entassements, renversements, mêlée générale, mastodontes qui s’étalaient et qui, en une seconde, se décomposaient en milliers de détails, de groupes, de blocs, de heurts, en un chaos maladroit, et soudain tous ces détails se rassemblaient de nouveau dans une structure majestueuse ! [...], un fracassant orage de matière. Et moi, j’étais devenu un tel déchiffreur de nature morte [...]. »
La combinaison, ensuite qui, elle, est l’œuvre du sujet : « Si l’on considère la quantité fantastique de sons, de formes, que nous percevons à chaque moment de notre existence... essaim, fleuve, bourdonnement... quoi de plus facile que de combiner ? Combiner ! Ce mot me surprit pendant une seconde comme un fauve dans une forêt obscure [...]. » Toute l’« intrigue » peut d’ailleurs se résumer à la résolution d’un seul et unique problème : comment découper le réel, quels éléments élire et combiner, quels agencements-interprétations réaliser ? Exemple : « Le brelan moineau-grenouille-Catherette me poussait vers cet orifice buccal et transformait l’obscure cavité des buissons en bouche, agrémentée de cette coquetterie à la lèvre... de travers. »
II suffit d’entendre ces textes : Gombrowicz réécrit littéralement Démocrite, Épicure (Lettre à Hérodote) et Lucrèce (De rerum natura), les recopie. Nouveaux noms de la Forme, essaim et combinaison sont tout autant les formes du clinamen. On sait que la grande question pour Épicure (et sa divergence avec son maître Démocrite) fut d’expliquer qu’à partir des atomes qui tombent en pluie dans le vide des corps puissent se former... L’invention du clinamen, de la « déclinaison » des atomes, de leur déviation de trajectoire rend compte et de la « formation de la réalité » et de la liberté des hommes, dont les meilleurs exégètes (Gilles Deleuze [4]) ont pu dire qu’elle n’est pas seconde mais première. « Sans cette déclinaison, écrit Lucrèce, tous, comme des gouttes de pluie, tomberaient de haut en bas à travers les profondeurs du vide ; entre eux nulle collision n’aurait pu naître, nul choc se produire ; et jamais la nature n’eut rien créé [5]. » Dans Cosmos, Gombrowicz fait une orgie de clinamen, côté objet, côté sujet, il n’y a que des clinamen, une pluie de clinamen. « [...] il ne fait pas de doute (et le problème était douloureux) que le secret de la liaison buccale, c’est moi-même : c’est en moi qu’elle s’est accomplie ; c’est moi et personne d’autre, qui ai créé cette liaison [...] », etc. Clinamen ? on peut traduire condensation et déplacement, métaphore et métonymie, jamais causalité...


[1] Journal, 1961.

[2] À ceci près que l’espace de Gombrowicz est un espace d’intensités. Or Alexandre Koyré note : « Ce n’est que lorsque le sensualisme fut rejeté par les fondateurs de la science moderne et remplacé par une interprétation mathématique de la nature que l’atomisme [...] devint une conception scientifiquement valable et que Lucrèce et Épicure apparurent comme des précurseurs de la science moderne. » (Du monde clos à l’univers infini, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1973). « La Nature n’est pas attributive mais conjonctive : elle s’exprime dans "et", non pas dans "est". Ceci et cela : des alternances et des entrelacements, des ressemblances et des différences, des attractions et des distractions, des nuances et des brusqueries [...] ; la Nature est bien une somme, mais non pas un tout. » Gilles Deleuze résume ainsi l’espace épicurien - c’est également l’espace de Gombrowicz.

[3] Pour Ferdydurke, lire par exemple la page 291. Dans le Journal II (éd. Gallimard, Folio), on peut renvoyer aux pages 189 à 203 qui constituent un véritable petit Cosmos en réduction. Aux pages 227 à 240 : le voyage à Hurlingham, l’expérience intime de la déformation par l’autre, puis le texte dont nous avons parlé dans La Messe et le Théâtre sur l’angoisse du nombre (est-ce un hasard si le nom cité alors par Gombrowicz est... Démocrite ?). À la page 239 : la servante Helena a le sourire qui sera celui de Catherette. À la page 254 : l’excursion préfigure celle de la fin du roman. Etc. etc.

[4] « Le clinamen ou la déclinaison n’a rien à voir avec un mouvement oblique qui viendrait par hasard modifier une chute verticale. Il est présent de tous temps : il n’est pas un mouvement second, ni une seconde détermi nation du mouvement qui se produirait à un moment quelconque, en un endroit quelconque [...]. Il est une sorte de conatus. » (Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Editions de Minuit, 1969.

[5] Lucrèce, De rerum natura, livre II, Paris, Les Belles Lettres.