En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des services adaptés à vos centres d’intérêts et réaliser des statistiques de visites

Mentions légales et conditions générales d'utilisation

All for Joomla All for Webmasters

Sidebar

Languages

Menu

assi

Bondy : Gombrowicz et Sartre

Bondy : Gombrowicz et Sartre

François Bondy : Le Socrate de Buenos Aires, dans Gombrowicz vingt ans après, dir. Manuel Carcassonne, Christophe Guias, Małgorzata Smorąg, éd. Christian Bourgois, Paris, 1989.

Extrait :



Gombrowicz avait une culture philosophique comme je n’en ai connue chez aucun écrivain dont l’œuvre est purement littéraire. Il a d’ailleurs écrit, à l’usage de quelques personnes, une espèce d’histoire de la philosophie [1] très profonde. Il était étonné — lui qui avait lu Sartre, en particulier l’Etre et le Néant qu’il connaissait à fond — de rencontrer tant d’intellectuels parisiens qui ne l’avaient pas vraiment lu et qui en parlaient en utilisant des clichés. Gombrowicz n’a jamais rencontré Sartre, mais il l’admirait au point d’aller la nuit regarder sa fenêtre là-haut, rue Bonaparte, en se disant, là, il y a Sartre qui écrit. Mais en même temps, il critiquait Sartre parce qu’il ne croyait pas à l’existentialisme comme tel.
Gombrowicz pensait que le philosophe qui veut s’identifier avec l’existence est finalement plus artificiel que le philosophe qui sait que la philosophie n’est pas la vie mais une certaine distance par rapport à la vie. Gombrowicz disait qu’un philosophe peut garder un côté pédant et professoral, surtout quand il vous répète : « Je suis la vie même, l’existence même, la fraîcheur même », parce que c’est faux. Il critiquait Sartre aussi pour son extrémisme. Gombrowicz pensait que l’homme vit dans des régions tempérées et meurt dans des régions trop torrides ou trop froides. Et Sartre voulait être dans ces régions extrêmes. Gombrowicz disait que Sartre était comme un plongeur qui sort de la mer en oubliant d’enlever son masque et son scaphandre. Ce plongeur vous paraît brusquement monstrueux parce qu’il veut vivre avec des pressions qu’on n’a pas sur la terre. Gombrowicz sentait aussi que pour Sartre, ce n’était pas des hommes formés qui créaient des situations mais les situations elles-mêmes qui déterminaient le comportement des gens et leur donnaient un profil. Personne n’existe sans être à chaque moment influencé et déformé par les autres. Cette intersubjectivité — jamais l’objectivité — est la donnée fondamentale sans laquelle l’individu n’existe pas, indépendamment de cette pression et de sa résistance à d’autres pressions. Donc, l’individualiste forcené qu’est Gombrowicz nie en même temps le fait que nos actes soient déterminés par la situation, et le fait que les caractères — peut-être dans le sens de masques — ne se forment qu’en dehors de la situation. Gombrowicz sentait cette idée aussi chez Sartre. De tous ses contemporains vivants, Proust et d’autres, c’est de Sartre que Gombrowicz se sentait le plus proche. Et il partageait avec Sartre, comme on sait, une admiration profonde — et presque malgré lui —pour Jean Genêt.


[1] Cours de philosophie en six heures un quart