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Salgas : Gonzalo, le point de fuite

Salgas : Gonzalo, le point de fuite


Jean-Pierre Salgas : Witold Gombrowicz ou l’athéisme généralisé, éd. Seuil, coll. « Les contemporains », Paris, 2000.
Chapitre Gonzalo, le point de fuite.

Extrait :



En 1944, le tout nouvel immigrant scrute sous pseudonyme argentin « notre drame érotique » dans la presse médicale argentine, il réactive de façon très grand public le combat de Virginité ou de Ferdydurke : « Ce qui paralyse la femme créole et lui nuit le plus, c’est qu’elle ne veut pas être femme mais fleur ou enfant [1]. »
En face, manque un « style masculin », qui saurait jouer avec la virilité... résultat : l’homme finit paradoxalement par être esclave de la femme elle-même esclave de la Forme. Contre cet « érotisme », pris qui plus est dans les filets familiaux, Gombrowicz plaide pour l’érotisme comme énergie sociale qui « tel un pont invisible réunit à chaque instant tous les fils et toutes les filles de la nation ». Et conclut : il est urgent de créer un « ministère des affaires érotiques ». On retrouve ces préoccupations dans le Journal et les Pérégrinations argentines.
Mais j’insiste : jamais l’Argentine ne fut le problème de Gombrowicz, il faut la comprendre comme la projection d’un espace intérieur (« Cet endroit de moi-même, environné de nuit, que j’avais appelé le "Retiro" »), une étape dans le devenir-monde de la Pologne. On peut dénicher dans l’œuvre les points de vue, les appréciations les plus contradictoires sur les corps argentins : telles les pages de 1954 du Journal où il donne ce que j’ai appelé sa définition « feuer-bachienne » des Argentins à la « beauté entièrement laïque, dépouillée de la grâce ». Ou toutes celles où il fait l’éloge du métissage argentin et des formes qui en résultent. Le pays à l’envers est d’autant plus imaginairement utopique qu’on peut le fantasmer comme le pays parfaitement mélangé [2]...
Au même moment - la guerre, la traduction de Ferdydurke avec ses jeunes amis -, le futur auteur de Trans-Atlantique vit l’expérience du Retiro : « [...] le groupe que je connus alors se composait d’hommes aimant les hommes beaucoup plus que ne peut le faire n’importe quelle femme : putos au comble de l’effervescence, pris de fringale démente, livrés à une course-poursuite inlassable, garçons "déchirés par les garçons comme par les chiens", exactement comme le Gonzalo de mon Trans-Atlantique. » [3]
Le puto Gonzalo est véritablement le point de fuite de l’érotisme gombrowiczien : c’est qu’il mélange non seulement les origines comme chaque Argentin (« un métis né en Libye, père portugais, mère persano-turque »), mais les sexes (« ces lèvres qui masculines, saignaient cependant d’un rouge féminin ») mais encore les classes, j’en ai parlé, mais aussi dans ce palais les objets et les œuvres. Intégralement « queer »... D’une façon qu’on pourrait dire, au choix, proche des cabinets de curiosité qui précédèrent les musées d’aujourd’hui, ou très postmoderne : « Plafonds, Parquets, Stucs et Boiseries, Alcôves Colonnes, Tableaux, Statues et aussi des Angelots, Lutrins, Pilastres, Gobelins, et Tapis, et partout des Palmes, Vases d’argent filigrane, de cristal, de jaspe, Patères, Marqueteries sur palissandre, Cuirs repoussés vénitiens ou florentins, plats en Vermeil. Et toutes ces choses pressées l’une contre l’autre, en grappes si compactes que c’est à vous donner le tournis : un Angelot jouxtant une Chimère, une Madone dans un fauteuil, un Vase sur un brocart, un objet sous la table, un autre derrière une amphore, une Colonne, dieu sait pourquoi et à quoi ça rime, et à côté un Bouclier ou peut-être un Plateau. » Et last but not least ce métissage au cube trouve son correspondant dans le véritable zoo qui peuple ce palais des merveilles... [4]


[1] La femme latino-américaine n’est à vrai dire qu’un mauvais décalque de la « femme de Paris », ici louée, plus tard décriée... Voir Journal.

[2] Pérégrinations argentines. Au carrefour de ces réflexions et de celles qui précèdent sur le corps morcelé qui est la grande constante witoldienne, lire le très étrange premier chapitre des Pérégrinations : « Les Polonais en Argentine où Gombrowicz oppose le résultat harmonieux du métissage argentin et le caractère désordonné, arcimboldesque, de son équivalent polonais : « Ainsi peut-on définir l’impression que fait naître en Argentine un corps de Polonais par un seul terme : diversité. Diversité, peut-être même désordre ».

[3] Journal, 1955.

[4] Trans-Atlantique. Le chapitre X qui décrit le palais de Gonzalo évoque un mixte d’A rebours de J. K. Huysmans et Locus solus de Raymond Roussel et/ou la demeure de Pierre Loti que l’on peut visiter à Rochefort. Ou encore l’étonnante galerie du palais de Łańcut en Pologne. Ou encore cette taxinomie chinoise demi inventée par Borges et reprise par Michel Foucault en ouverture des Mots et les Choses.