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Wittlin : Le courage de Gombrowicz

Wittlin : Le courage de Gombrowicz


Józef Wittlin : Préface à la première édition polonaise de Trans-Atlantique, première version du texte est de 1949 ; traduction française de Joanna Ritt, dans le Cahier de L’Herne Gombrowicz, Paris, 1971.

Extrait :



Les écrits de Gombrowicz scandalisent souvent. On dirait qu’ils permettent de vérifier le degré de notre pharisiansme. Nombreux sont ceux qui pensent comme Gombrowicz et, dans leur « vie privée », utilisent le vocabulaire du Mariage, dont s’indignent les vertueux professionnels. L’importance historique de Gombrowicz consiste à ce qu’il avait choisi le rôle ingrat de choquer là où les autres n’osent dévoiler leur propre vérité. Bien qu’il dédaigne les applaudissements des contemporains, il ne s’en isole pas dans une tour d’ivoire. Parmi les écrivains de l’émigration polonaise, il est un des plus « sociaux ». Ce qui l’obsède, c’est ce qui ronge la plupart d’entre nous. Mais, j’insiste, peu de gens ont le courage de se l’avouer à eux-mêmes. La majorité des écrivains que l’on approuve sans restriction sont les détenteurs d’idées et d’impulsions révélées, Gombrowicz dénude brutalement des états gênants et même maladifs de notre psychisme dont nous avons difficilement conscience. Le lecteur émigré accepte une littérature qui exalte ses sentiments avouables et ses souffrances ostensibles. Qu’aucun barde de la nostalgie de l’exil ne soit cloué au pilori. Pourtant, même à Madagascar [1], on se dressera contre un artiste qui, avec une sincérité admirable, se reconnaît comme un lâche, au sens militaire du mot. (Un homme ne peut avoir du courage sur tous les fronts. Depuis des siècles, la nation polonaise s’est rendue célèbre par son héroïsme guerrier. Mais des cavaliers qui, sans une ombre d’hésitation, s’élancent avec leur épée contre les chars savent-ils regarder en face une vérité civique désagréable ? Sur ce champ de bataille, Witold Gombrowicz s’avère aussi audacieux que Bayard, Roland » Kmicic et Wolodyjowski [2].)


Rien d’étonnant qu’un artiste aussi solitaire ait pris goût peut-être exagérément à une attitude qui irrite des lecteurs moins avisés et qu’on pourrait désigner d’après le titre d’un livre de l’écrivain allemand Hans Heinz Evers Les Indes et moi (Indien und Ich). Mais peut-on exiger d’un écrivain qui, dans un isolement quasi total, dénude nos maladies les plus gênantes qu’il se tienne dans l’ombre ? De toute façon, refoulé par les autres, il s’y trouve déjà.


Ce moraliste et patriote « à rebours », préoccupé du destin de ses compatriotes, ne s’associe à aucune théorie du salut de la Pologne ; il ne tient qu’à sa vérité profonde. Il ne se solidarise même pas avec ses « personnages », même pas avec Witold Gombrowicz. Il appartient à ce petit nombre de Polonais, qui, contrairement à nous tous, ne se sont pas laissé accabler par le malheur national, auquel il interdit d’influencer sa façon de penser. Son attitude à l’égard de la martyrologie polonaise rappelle les relations de Joyce avec l’Irlande et les Irlandais, que leur esclavage millénaire fait souvent apparaître si proches aux Polonais... N’oublions pas que Joyce avait écrit Portrait of thé Artist as a Young Man et Ulysse à l’époque des plus durs combats pour l’indépendance nationale. Ses œuvres ne scandalisent plus. Dans les universités anglaises et américaines on leur consacre des dissertations savantes. Je crois que le jour où la Pologne sera libre, non seulement politiquement, mais aussi spirituellement et intellectuellement, les écrits de Gombrowicz deviendront l’objet d’analyses de ces érudits honorables qui aujourd’hui préfèrent méditer sur des « valeurs » établies.


J’ai écrit Apologie de Gombrowicz au printemps 1951, avant la parution de L’Homme révolté, d’Albert Camus, en qui j’ai trouvé un allié pour défendre l’auteur de Ferdydurke. Voilà un écrivain révolté jusqu’à la moelle ! Dommage qu’il n’ait pas connu l’œuvre de Gombrowicz ! Peut-être l’aurait-il rangée à côté de Lautréamont ou des surréalistes, ou, mieux encore, auprès d’Alfred Jarry [3], qu’il appelle un « dandy métaphysique ». Peut-être aurait-il apparenté Gombrowicz à Raymond Queneau, ce grand déformateur de l’existence, aujourd’hui membre de l’Académie Goncourt et dont il décrit ainsi le rôle dans l’art révolté : « Un baroque romantique découvert par Raymond Queneau prétend que le but de toute vie intellectuelle est de devenir Dieu. » Une idée semblable, bien que moins précise, se lit entre les lignes du Mariage ; déjà dans la première phase du commentaire : « II n’y a pour l’homme une divinité autre que celle qui réside en lui-même. » Et c’est ainsi que l’on comprend « cette église humaine » apparaissant dans le rêve d’Henri au début du premier acte. Gombrowicz serait une sorte de dandy, si l’on admet que « le dandysme est une forme dégradée de l’ascèse ».


Gombrowicz — un artiste révolté et révoltant, qui scandalise ceux qui aiment être scandalisés.


L’indignation n’a de sens que lorsqu’elle s’élève contre le mal — une calomnie, une injustice ou une violation, de la sainte vertu. Mais si un artiste, bouleversé par l’immoralité de l’Absurde dominant le monde, met sous la douche de son rire purificateur les choses qui ne sont moralement pas très hygiéniques, nous devrions plutôt être scandalisés qu’elles existent. Si le monde où nous vivons était meilleur que celui que démystifie Gombrowicz, son œuvre ne choquerait personne.


Mais on trouvera partout, même à Madagascar, des gens pour lui reprocher de « souiller ce qui est sacré ». Je leur conseille de réfléchir ils reconnaîtront alors que Gombrowicz ne « profane » rien, mais qu’il essaie de prouver que ce que beaucoup de nos compatriotes, et les autres, considèrent comme sacré ne l’est pas. Je ne voudrais pas lui imputer des idées, mais j’avoue qu’il n’existe ni nation, ni classe, ni race, ni armée, ni ministère des Affaires étrangères, ni prison sacrés. Toute canonisation d’une communauté tribale, morale ou institutionnelle entraîne fatalement la révolte. Pour un croyant il n’y a qu’une Sainteté, la Vraie.


Mon admiration pour Gombrowicz ne date pas d’hier. Quelques années avant la guerre, en lisant ses Mémoires du temps de l’immaturité, recueil de nouvelles satirico-grotesques, je me suis aperçu que venait de naître un écrivain surprenant. Puis Ferdydurke confirma de façon éclatante cette première impression. Je ne suis pas un ami intime de Gombrowicz : je n’appartiens pas à son « clan » — que, si je ne me trompe pas, il avait formé avec le regretté Bruno Schulz, artiste aussi extraordinaire que lui ; je me permets ces remarques personnelles pour assurer le lecteur que l’intérêt que je porte à l’œuvre de Gombrowicz est tout à fait gratuit. Mais un attachement — pour éviter le mot amour — à une littérature créatrice, peut-il être gratuit ?


[1] Un minus habens vivant sur cette île curieuse (où, avant la guerre, certains politiciens polonais d’accord avec Hitler avaient voulu envoyer tous les Juifs), après avoir lu mon Apologie de Gombrowicz, a cru devoir se faire le défenseur de l’obscurantisme et du catholicisme menacés. Dans sa lettre au rédacteur de Kultura, il a exprimé son indignation contre Gombrowicz et moi, profanateurs du sacré.

[2] Personnages de Sienkiewicz.

[3] Je viens d’apprendre que Georges Rouault, l’un des plus grands artistes d’art sacré (celui qui, sur la commande de l’archevêque de Paris, le cardinal Verdier, avait réalisé six vitraux pour Notre-Dame), avait illustré Ubu Roi d’Alfred Jarry, qui commence par le mot célèbre de Cambronne.