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Millati : Gombrowicz et les peintres

Millati : Gombrowicz et les peintres

Piotr Millati : Gombrowicz et la peinture, dans Faces, Facettes et Grimaces, dir. Jean Musy, éd. NEIGE, Québec-Genève, 2004.

Extrait :



Analysant de plus près la vie de Witold Gombrowicz, nous découvrons avec la plus grande stupéfaction que les peintres faisaient partie de ses connaissances et souvent même de ses amis. Il s’agit plus particulièrement des artistes de Varsovie d’avant la guerre comme Eliasz Kanarek, l’auteur du seul portrait qui existe du jeune Gombrowicz et de Gizela Wazyk, femme d’Adam Wazyk, poète d’avant-garde. En Argentine ses amis sont le célèbre peintre Antonio Berni, Janusz Eichler, peintre polonais, Alicja Giangrande, peintre elle aussi et Silvio, son mari, sculpteur amateur, ainsi que le peintre Zygmunt Grocholski.
Au cours de son séjour d’environ une année à Berlin, Gombrowicz, invité alors par la Fondation Ford, a fréquenté durant six mois, jusqu’à son hospitalisation, le peintre français Frédéric Benrath. Gombrowicz exprima le souhait d’emprunter ses toiles qui étaient souvent le sujet de leurs conservations. Il accrocha d’ailleurs deux de ces tableaux au-dessus de sa table de travail.
A Royaumont, près de Paris, l’écrivain, opposé à la majorité d’intellectuels français de gauche qui y vivaient, ne fit pas de nouvelles connaissances, à l’exception bien sûr de Marie-Rita Labrosse. Sa tendance à se lier d’amitié avec les peintres ressurgit vigoureusement sur la Côte d’Azur, où il vécut jusqu’à sa mort. « Pendant cinq ans presque tous nos amis étaient peintres », se souvient Rita Gombrowicz, citant leurs noms : Jean Dubuffet, Józef Jarema, Maria Sperling, Kazimierz Głaz, Teresa Stankiewicz et les sculpteurs André Hayart et James Ritchie. Ce dernier, Canadien surnommé « Viking » par les habitants de Vence, vivait dans la villa « Alexandrine », en dessous de Gombrowicz. Ritchie, après la mort de l’écrivain, décora les murs de la cage d’escalier de la villa avec des affiches de pièces de théâtre de Gombrowicz et devint une sorte de gardien de la maison.
Voici comment Gombrowicz lui-même commente ces faits. « J’aime vivre, entouré d’ennemis », a-t-il répondu une fois à Rita, surprise par le fait que Gombrowicz préférait le milieu des peintres et en même temps exprimait avec agressivité ses idées contre la peinture. Mis à part les artistes cités par Rita Gombrowicz, j’ajouterais encore quelques connaissances périphériques, comme le peintre Marek Oberlander, la sculptrice Régine Petit, rencontrée avant de venir à Vence à Cabris et Marc Chagall, chez qui Gombrowicz se rendait occasionnellement jusqu’à ce que le mariage de ce dernier ne limitât leurs rencontres. Mais aussi le dessinateur Jan Lenica et Eddi Plunkket, peintre irlandais habitant à Vence avec qui l’auteur de Ferdydurke jouait de temps à autre aux échecs. Nous ne pouvons donc pas considérer comme un fruit du hasard ce nombre important de peintres qu’il a connus. Il s’intéressait à eux, recherchait leur compagnie et commentait leur travail, mettant le doigt sur les aspects artistiques les plus importants.
Les jugements stéréotypés selon lesquels l’auteur du Journal serait un ennemi pur et dur des peintres et de la peinture paraissent donc sans fondement. Il ne manifestait sa sensibilité à la peinture que dans sa vie intime, spirituelle et officieuse. Il aimait laisser derrière lui une image d’iconoclaste, créée et destinée à l’usage officiel. C’était un masque, un des plus soigneusement élaborés. Rita Gombrowicz se souvient d’avoir été très étonnée quand au moment de leur déménagement à Vence l’écrivain déclara qu’il voulait avoir des tableaux dans les chambres. Elle n’était pas au courant alors de l’habitude de son mari d’emprunter ou même, comme disait Rajmund Kalicki, de soutirer des tableaux des peintres de sa connaissance, tableaux qu’il accrochait par la suite aux murs en veillant soigneusement à leur bonne intégration dans l’appartement. L’amitié, nouée à la fin de ses jours, avec Józef Jarema et Maria Sperling, un couple de peintres, compta comme une des plus importantes dans sa vie. Lors de leur première rencontre Gombrowicz leur avait demandé des tableaux en vue de son emménagement avec Rita dans un nouvel appartement. Il voulait en effet les emprunter pour quelque temps en pensant les intégrer dans le décor, une vieille habitude qu’il avait déjà en Argentine et à Berlin-Ouest. Il en avait besoin, selon ses propres mots, « pour pouvoir apprendre à aimer la peinture ». Une note trouvée dans ses archives illustre ce qui précède : « Je suis très impressionné par votre art. Même pauvre Rita qui ne s’y connaît guère, pousse des cris d’enthousiasme, les jugeant magnifiques. Je me promène à travers les couleurs, je plonge dans leurs vibrations, je pénètre dans le noyau même de la peinture. Nous avons eu huit très violentes discussions avec Rita quant à leur emplacement. Mes hommages et remerciements. W ».
Teresa Stankiewicz, peintre de Cracovie, arrivée à Vence en 1965, devenue une des proches connaissances de l’auteur du Journal, se souvient aussi de cette authentique passion de Gombrowicz pour la peinture : « Dans la salle à manger j’ai vu un tableau géométrique, en rouge et noir, de Józef Jarema et aussi une composition abstraite de sa femme Maria Sperling. Dans le couloir une autre composition de Jarema, en noir et blanc, couverte de petits cubes en bois ». Gombrowicz vouait à cette dernière une attention toute particulière. La contemplation quotidienne pendant de nombreuses heures de ce bas-relief, intitulé « Le siècle de fer », était devenue un véritable rituel.
Rappelons qu’on a accusé à maintes reprises Gombrowicz de dilettantisme et d’ignorance dans les propos impitoyables qu’il tenait concernant la peinture. Teresa Stankiewicz nous avertit pourtant qu’il ne faut pas se laisser tromper par cette attitude de mépris envers la peinture, ostensiblement manifestée dans le Journal, car derrière ce masque d’iconoclaste combattant, se cache un homme sensible à la complexité et au raffinement de l’art. Cette artiste, amie de Gombrowicz, l’observa pendant deux mois à Vence et parlait avec lui d’art. Elle constate que, dans le domaine de la peinture, Gombrowicz « manifestait la plus profonde sensibilité et une compréhension de la forme, subordonnée aux mêmes principes dans tous les domaines de l’art. » Teresa Stankiewicz, qui accompagnait Gombrowicz et Rita Labrosse pendant leurs visites chez Józef Jarema et Maria Sperling, était témoin des réactions et des propos de l’écrivain concernant la peinture de Jarema. En effet, Gombrowicz « comprenait parfaitement les défis formels de Jarema et admirait en premier lieu larichesse du rouge sur une de ses toiles. Il faisait des remarques et observait comment Jarema travaillait sur le concept de la composition. Il appréciait surtout les peintures de synthèse, sobres mais paradoxalement riches grâce à cette restriction lucide. »