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Alejandro Rússovich, fascination et complicité


Portrait et témoignage dans Gombrowicz en Argentine 1939-1963 de Rita Gombrowicz, éd. Noir sur Blanc, Paris, 2004.


Alejandro Rússovich est né en 1925 à Goya dans la province de Corrientes. Il est d’origine italienne par sa mère et serbe par son père. Après des études de philosophie et de médecine, Rússovich est devenu professeur de philosophie. Gombrowicz fit deux séjours dans l’estancia de ses parents. Alejandro Rússovich est l’unique personne à avoir partagé la vie de Gombrowicz en Argentine.



Gombrowicz sur « Russo »

Extrait du brouillon rédigé en espagnol à l’usage de Rússovich pour le texte que Gombrowicz lui a consacré dans son Journal (1954) :


Pendant le voyage de retour sur le rio Parana, je passai quelques jours à Goya, dans la vieille et grande maison des Rússovich - hauts salons avec des beaux plafonds de style colonial, vestibule, corridor et jardin orné de genêts, patio avec la cheminée à l’extérieur. Je n’étais pas du tout sûr que l’irruption de mon exotisme dans la vie de ces estancieros, parents de Sergio [1]et de Leso [2], s’effectuerait sans dissonance. Mais j’ai essayé de diluer mon extravagance dans la simplicité - grâce à quoi je pénétrai dans le royaume fermé de la famille argentine, imprégné d’un profond sentiment.[...]
Non sans curiosité, je regardais et j’écoutais Goya pour compléter ma connaissance d’Alejandro et rapidement j’ai découvert que c’est bien malin à lui de me cacher au moins la moitié de sa vie. Il était clair que sa jeunesse, de même que la jeunesse de Sergio, s’étaient formées en opposition à cette existence sans aucun enchantement ou presque (en Argentine la poésie naît presque toujours comme une protestation contre le manque de poésie), mais jusqu’à présent, je ne me rendais pas compte à quel point il était lié sentimentalement à tout ça. Je l’ai souvent vu en relation avec les gens proches de son enfance, avec sa famille, ses amis, sa marraine... et une de ses lettres à ses parents m’est tombée entre les mains, pleine d’une tendresse qui, à moi, me restait en travers de la gorge... Hum, ainsi donc, tu es tellement tendre ! Je ne devrais pas mentionner ici cette histoire de lettre, voilà une indiscrétion qui ne lui plaira pas... mais dans mon Journal, je ne peux pas faire autrement. Il est conçu entièrement comme une indiscrétion et je dois profiter du fait que j’écris en public, pour dire des choses que je n’aurais pas l’audace de dire à huis clos. [...]
Pendant ces jours passés à Goya et sous l’influence d’Alejandro, une vieille rébellion sentimentale m’est revenue - contre la famille, contre la mère - et bien que je connusse fort bien toute la verte ingénuité de cet état anémique, il me saisit à la gorge. Ah ! ne pas aimer la mère ! ne pas aimer la mère ! Et ce n’était pas pour la casuistique morale déjà mentionnée. C’était plutôt un impératif de la beauté, d’une certaine nouvelle beauté, beauté disons « jeune » qui me chuchotait : tu es laid quand tu l’aimes, tu es beau et frais, vital et libre, moderne et poétique quand tu ne l’aimes pas... tu es plus beau comme orphelin que comme fils de ta mère.[...]
Le fait est qu’entre Alejandro et moi, ça ne marche pas bien. Nos relations, auparavant, se situaient sur le plan du jeu. Notre amitié était faite de persiflage, de jeu continuel. Mais depuis quelque temps, le jeu a disparu entre nous. Notre amitié est restée intacte mais quel rapport avec ce qui était ? Ah ! beaucoup d’attachement, de respect, d’affection... mais tout ça sérieusement, sans plaisanterie, sans grimaces... ce qui a créé un malaise entre nous. Les choses en sont arrivées au point que lorsque nous nous téléphonons, des silences surgissent dans lesquels nous nous enfonçons - si bien que je me sens maladroit devant lui ! Et quand il me rend maladroit, par cette fissure, c’est toute la maladresse du monde qui pénètre en moi, tout le trouble... et toute la rébellion que j’éprouvais à Goya naissait indubitablement d’une envie de brutalité salutaire. Alejandro ! Je profite du fait que je parle en public pour te dire quelque chose de très personnel : je devrai bientôt rompre avec toi. Me retourner contre toi. Maltraiter tes sentiments. Je ne peux pas être quelqu’un ici sur le papier pendant que là-bas, rue Anasco, il y a quelqu’un devant qui je suis mal à l’aise.

Traduit de l’espagnol par Abel Gerschenfeld.



Alejandro sur Witoldo :


C’était en avril 1946. Je me trouvais au café La Fragata avec Adolfo de Obieta, José Patricio Villafuerte et Virgilio Piñera. J’étais au courant du travail de traduction qu’on faisait sur Ferdydurke. Mais de Gombrowicz, je savais seulement qu’il était comte - probablement un faux -, qu’il était bizarre, qu’il profitait de tout le monde pour soutirer quelques pesos ou pour se faire inviter à manger. On parlait de lui surtout comme personnage et non comme écrivain.
Je m’attendais donc à trouver quelqu’un de pittoresque quand, pour la première fois, je l’ai vu entrer à La Fragata. Les mains dans les poches d’un vieil imperméable, il portait un chapeau gris, vieux et sale. Tout en nous saluant d’une façon un peu hautaine, il s’est assis à notre table. Je le regardais : il n’avait pas l’air pauvre. Ses vêtements juraient avec son visage et ses manières très distinguées. Gombrowicz n’avait pas l’allure d’un artiste et ne ressemblait pas, en tout cas, aux intellectuels que j’avais l’habitude de rencontrer à Buenos Aires. Il parlait de la littérature, de la vie et des gens avec sarcasme et ironie. Je ne me rappelle par exactement ce que nous avons dit ce soir-là. Je prêtais surtout attention à sa façon de parler. Je l’observais avec tant d’intensité qu’il s’en aperçut et me jeta un regard rapide, à la dérobée. Puis il se leva pour aller au Rex. Alors je me levai aussi pour le rejoindre. Les autres restèrent. Gombrowicz était déjà sur le trottoir et n’avait pas l’air de se rendre compte que je le suivais mais en même temps il semblait justement m’attendre sans me regarder. Je lui ai dit : « Je veux vous parler. - Bien, que voulez-vous me dire ? » m’a-t-il répondu d’un ton sec comme s’il ressentait une sorte de pudeur à se trouver seul à seul avec moi. « Je voulais seulement vous dire que vous êtes la première personne capable d’exprimer avec une telle lucidité ce que je ressens moi-même sans pouvoir le formuler. - Eh bien, c’est normal parce que vous êtes très jeune et que moi, je suis mûr. Vous ressentirez toujours la même chose devant quelqu’un qui a vécu. - Non, non, ce n’est pas vrai, je connais beaucoup d’intellectuels qui savent un tas de choses mais vous, vous êtes différent ! » Je voulais dire qu’il réussissait à exprimer clairement son originalité. Je venais de trouver quelqu’un d’unique, d’incomparable, d’inclassable. J’étais fasciné.
Nous nous dirigions vers le centre. Sa démarche donnait une impression à la fois de puissance et de légèreté. Derrière sa rigidité apparente, se cachait une souplesse physique surprenante. Ultérieurement, je n’ai pas été étonné d’apprendre qu’il avait beaucoup joué au tennis dans sa jeunesse. Il était déjà tard. Nous marchions toujours. Si je parlais, Gombrowicz me répondait par monosyllabes, sinon il se taisait. Puis, d’une façon inattendue, il m’a dit : « Qu’est-ce que tu fais maintenant ? Tu vas quelque part ? » J’ai répondu : « Non, j’ai tout mon temps. » Alors Gombrowicz m’a demandé : « Veux-tu venir chez moi ? » Et nous nous sommes dirigés vers la rue Venezuela. J’ai revu Gombrowicz au Rex quelques semaines plus tard. Nous n’avons plus jamais parlé de notre première rencontre. Il me vouvoyait de nouveau, comme il l’a toujours fait par la suite, mais il me traitait d’une façon plus personnelle. La traduction de Ferdydurke était déjà terminée et on allait l’imprimer. Gombrowicz contrôlait tout, écrivait la préface où je suis nommé parmi les nombreux traducteurs. En réalité je n’ai rien fait ; j’ai uniquement participé aux discussions finales. En me nommant, Gombrowicz voulait montrer que je faisais partie du groupe. Nous parlions beaucoup ensemble. Notre amitié grandissait.
Puis, Gombrowicz s’est mis à écrire Le Mariage. L’idée d’écrire cette pièce venait de loin. Déjà, pendant la guerre, il y avait pensé. Mais c’est seulement après la traduction espagnole de Ferdydurke que ce projet prit forme. Fatigué de Ferdydurke, il voulait écrire quelque chose de différent, dans un autre genre. Il pensa vaguement au théâtre. C’est en travaillant qu’il se prit d’une véritable passion pour son texte et s’y adonna complètement, écrivant sans répit. Il me faisait part, quelquefois, de certaines situations difficiles à résoudre. Mais, en général, il parlait peu de son travail tout en discutant volontiers de la structure de l’œuvre. Il le termina fin 1947 - début 1948.


[1] Sergio Rússovich, le frère cadet d’Alejandro, mort accidentellement en 1974.

[2] Surnom donné à Alejandro par Gombrowicz.