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Pancrazi : L’équipée de l’absurde

Pancrazi : L’équipée de l’absurde


Jean-Noël Pancrazi : “Cosmos” ou l’équipée de l’absurde, dans le mensuel Magazine littéraire, n° 287, avril 1991.

Extrait :



Quoi de commun entre un bout de bois pendu à un fil de laine et le moineau suspendu, là-bas, à un fil de fer ? Entre le pli d’une robe et une éraflure du plâtre ? Une lime à ongles enfoncée dans une petite boîte et un clou dans une paroi juste au-dessus du plancher ? Entre un morceau de savon et la porte d’un jardin ? Rien, que la volonté frénétique du narrateur d’établir une concordance entre eux. Emporté par la fièvre d’une enquête hallucinée, on devient ce déchiffreur de nature morte qui cherche sans cesse quelque chose à lire, s’élance vers des interprétations toujours nouvelles. Il lui suffit d’observer le mur et les planches d’une cabane : en jaillit un faisceau de combinaisons, si bien que la réalité environnante est contaminée à son tour par la propagation de suppositions, associations, investigations. Mais la pensée, asphyxiée par la prolifération des tentacules de sens, épuisée par la quête d’une Idée susceptible d’expliquer, de mettre enfin de l’ordre dans le chaos des hypothèses, devient l’otage d’elle-même. Le narrateur se sent « éparpillé », cerné par « l’affaiblissement universel ». Au fond, en scrutant cette maladie chronique de l’interprétation, ces maléfices d’une complexité endémique, Gombrowicz décrit la fatigue même de l’écriture : ces heures harassantes où elle s’apprête à naître, où la pensée, dans une surexcitation désemparée, une battue affolée de sens, court d’une image à l’autre, d’un mot à l’autre sans réussir à découvrir une Forme, à se fixer dans une phrase. C’est cette jubilation douloureuse à se laisser entraîner par l’infini des combinaisons des mots et des voyelles, cette impuissance nerveuse à se concentrer sur un seul élément, à formuler un énoncé stable qu’évoque Gombrowicz. « Si le flux pouvait s’interrompre une fois... » dit le narrateur de Cosmos. Il aspire à une récréation de l’esprit, à un état de vacance, d’apesanteur et croit trouver un répit cosmique en contemplant le bleu rêvé du ciel, le bouillonnement du vert dans un bois, le glissement dans la nuit d’été de la lune immaculée, la paix du vol d’un oiseau, ce « point royal » dans les hauteurs du ciel.
L’écrivain voudrait de même — pour se délivrer de la jonglerie désespérée des mots qui ne parviennent pas à s’ajuster — aller vers le désert de la pensée où ils s’évanouissent, où s’éteint la quête de l’expression. Mais cette échappée vers le vide n’est qu’un leurre, elle est aussitôt rattrapée par le harcèlement du verbe.
Seule, peut-être, l’action permet de se soustraire à l’encerclement des déductions, des intuitions ou des doutes paniques. L’action,c’est-à-dire dans Cosmos, le crime. Le narrateur éprouve une sorte de béatitude, de soulagement ahuri en regardant le chat qu’il vient de pendre à la branche d’un arbre. Cette trêve assassine, dans laquelle il puise une volupté sombre, n’est qu’une illusion. Aussitôt s’ébranle la machinerie de la culpabilité, des interrogations angoissées sur les motifs qui l’ont conduit à commettre cet acte de rébellion contre lui-même. On ne peut pas contenir la « foule agenouillée » des causes, s’extraire du monde. Il y aura toujours les ombres des sentiments et des remords mêlés qui afflueront, des mots qui, pareils à des astres inconnus tapis dans le noir, demanderont à être reliés à d’autres, et cette impossible ligne de partage entre le hasard et le non-hasard vers laquelle Gombrowicz, avec son génie rude, nous ramène.