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Gombrowicz : Une lettre à Sjöberg

Gombrowicz : Une lettre à Sjöberg

Lettre de Witold Gombrowicz au metteur en scène suédois Alf Sjöberg, datée du 23 décembre 1967, dans Gombrowicz en Europe 1963-1969 de Rita Gombrowicz, éd. Denoël, Paris, 1988.


Vence, 23 décembre 1967
Cher Monsieur Sjöberg, M. Zaba vient de m’écrire que vous avez certaines objections d’ordre « idéologique » contre Opérette. Je suis stupéfié ! Opérette n’est ni de droite, ni de gauche, elle exprime le même problème que toute ma littérature depuis Ferdydurke (1937) c’est-à-dire la relation dramatique de l’homme avec sa forme.
Opérette exprime la banqueroute de toutes les idéologies, la crise du vêtement humain (de la forme). La révolution qui était vraiment terrible est maltraitée, mais aussi les aristocrates et l’Église et les fascistes... La jeunesse toujours florissante de l’humanité et son pouvoir éternel de renouvellement, voilà ce qui reste dans cette pièce qui est humaniste et qui croit à l’avenir.
Cependant relisez attentivement les discours funèbres prononcés au 3e acte, quand tous déposent leurs espérances dans le cercueil et vous verrez que le discours du communiste Hufnagel a des accents d’une noblesse et même d’un pathos qui lui donne une dimension bien différente. Je cite :
Hufnagel : « Cercueil, reçois donc / Mes espoirs, mes combats, mes victoires / Et les souffrances du peuple, éternelles / Et les combats du peuple, éternels / Et mon éternel galop ! »
Il y a d’autres moments de ce genre.
Croyez-vous qu’une pièce dans laquelle les laquais lèchent les souliers des seigneurs est contre le prolétariat ?
Evidemment, je ne suis pas partisan du communisme. Mais je suis un écrivain d’avant-garde, un homme moderne, athée, philosémite (les Juifs ont toujours été mon meilleur soutien), anti-nationaliste, anti-fasciste. Ma littérature a été toujours combattue par la « droite » et soutenue par la « gauche ». Comment voulez-vous faire de moi un « rétrograde » ? Et c’est vous qui me faites de telles objections ?
Ma littérature, bonne ou mauvaise, vise plus loin que les problèmes actuels. Je l’ai dit bien des fois dans mon Journal. Je suis un homme « privé ». Je fais une littérature « personnelle ». J’ai une certaine vision de l’homme et c’est cela qui m’intéresse.
C’est possible que les passions politiques peuvent déformer le sens d’Opérette. Mais nous avons des moyens pour nous défendre et je suis absolument disposé à publier un article dans la presse (qui pourrait être inséré dans le programme) pour préciser mon attitude d’une façon claire et catégorique.
Mon cher Sjöberg, un artiste honnête comme moi, qui n’a jamais fait de concessions, a le droit à l’appui d’hommes comme vous. Vous me connaissez, vous m’avez compris dans mes autres ouvrages, eh bien, ne me laissez pas à la merci de la politique, de la démagogie, et des passions sans doute nobles mais trop simplistes, quand il s’agit d’un cas comme le mien. Si ma pensée et ma passion sont un peu difficiles, il faudrait les rendre plus accessibles... et c’est vous qui pouvez le faire.
En somme : si Opérette ne vous plaît pas du point de vue artistique, je n’ai rien à dire. Mais si ce sont des considérations politiques, ou idéologiques, qui inspirent votre refus, vraiment je ne mérite pas un tel traitement. Vous êtes l’Interprète, ne me trahissez pas.


Votre W.G.