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Saer : La perspective extérieure

Saer : La perspective extérieure


Juan José Saer : La perspective extérieure, dans Gombrowicz vingt ans après, dir. Manuel Carcassonne, Christophe Guias, Malgorzata Smorag, éd. Christian Bourgois, Paris, 1989.

Extrait :



Ce vent l’apporta chez nous, en Argentine — l’incroyable hasard qui de ce jour le mêle à jamais au folklore littéraire de Buenos Aires. En un sens, il tomba dans un milieu prêt à le recevoir, non seulement parce que la réalité argentine est faite de foules sans patrie, d’immigrants, de fugitifs, d’abandonnés, mais parce que même dans la littérature du Rio de la Plata — la « savante » et la « populaire » —, dès avant son arrivée, pullulaient les personnages de sa race, dont la vie est une interminable parenthèse entre un bateau qui les a amenés d’un lieu déjà improbable et un autre, fantasmatique, qui devrait les ramener chez eux. On sait que Gombrowicz faillit repartir pour l’Europe sur le bateau même qui l’avait amené, peu de jours après son arrivée, et qu’il monta à bord avec ses valises, mais que, quand retentit la sirène annonçant le départ, il redescendit : le prochain appareillerait pour lui quelque vingt-quatre ans plus tard.
Ricardo Piglia — on le lui a reproché récemment dans un journal — dit de lui : le meilleur écrivain argentin du XXe siècle est Witold Gombrowicz. Cette affirmation est sans doute une exagératon ironique destinée à mettre à l’épreuve le nationalisme argentin, mais elle n’est pas totalement inexacte ; le thème witoldien par excellence, l’immaturité, l’inachevé — qu’il prêtait à la culture polonaise —, avait été, précisément, depuis les années 20, la préoccupation essentielle des intellectuels argentins. Et Gombrowicz observait dans cette réalité sociale — avec beaucoup de pénétration en certains cas — le déploiement multiforme de son thème préféré.
Mais ce n’est là qu’un aspect de ses rapports avec l’Argentine. En voici un autre qui mérite d’être signalé : une bonne partie de notre littérature — depuis ses origines, mais surtout au XIXe et au début de ce siècle — a été écrite par des étrangers dans des langues étrangères : allemand, anglais, français, italien. Nous n’avions pas encore de littérature que déjà des voyageurs européens, marins, savants, commerçants, aventuriers, espions même, répertoriaient dans des rapports, des cartes, des récits, des Mémoires, les caractéristiques de notre sol, de notre paysage, de notre société, de nos premières différences avec le reste du monde. S’il est vrai, comme on le suppose, que ce fut dans les Galapagos — les terribles Encantadas de Melville — que Darwin formula pour la première fois sa théorie de l’évolution, il n’est pas interdit de calculer qu’il la mûrit en Argentine, puisque, dans son délicieux Voyage, l’étape qui précède les îles Galapagos est justement celle de la Pampa et des Andes argentines. Cette littérature de voyageurs est contemporaine de la naissance même du pays : ainsi, la première fondation de Buenos Aires qui, comme nombre d’autres entreprises argentines, s’acheva dans un massacre, est racontée par un marin allemand, qui en laissa le témoignage dans sa propre langue. Félix de Azara, Millau, Mac Cann, Woodbine Hinchliff, Alfred Ebelot, un ingénieur de Toulouse engagé par le gouvernement en 1875 pour creuser — tentative vaguement kafkaïenne — un fossé de cinq cents kilomètres destiné à freiner les invasions indiennes, Albert Londres, l’incomparable W. H. Hudson, qui idolâtrait jusqu’à nos pires défauts, ceux-là mêmes où Borges voit lui aussi des vertus, ont semé d’images et d’expériences argentines plusieurs langues du monde, Gombrowicz s’inscrit en bonne place dans cette tradition. [...]
S’égarant dans la banalité argentine, Gombrowicz se retrouva plus près de son propre être que s’il avait assimilé, comme d’autres émigrés de l’Est, la « maturité » de l’Occident. A son goût, les Polonais exilés reprennent à leur compte une perspective trop occidentale — erreur que bon nombre de dissidents de l’Est ont continué à commettre plus tard, alors qu’ils auraient pu apprendre chez lui, Gombrowicz, à première vue le plus irresponsable de tous, qu’au lieu de se frotter les mains devant la belle, nue dans son lit et offerte, il est plus stimulant de garder la tête froide et de répertorier ses imperfections en se servant de la perspective extérieure, comme devant n’importe quel autre objet du monde. […]
La radicalisation de cette perspective s’opéra en Argentine, d’abord parce que son exil obligatoire le rejeta plus loin encore qu’il ne l’était en Pologne du centre de l’Europe, vers le faubourg de l’Occident, mais aussi parce que le lieu où il tomba se débattait depuis des années dans la même problématique. Comme on dit, il eut de la chance dans son malheur : feuille morte et anonyme emportée par le vent de la contingence, le caractère atypique de son destin d’exilé, dépassant celui d’autres émigrés qui surent s’intégrer parfaitement dans la culture occidentale, en fit, de toute intempérie, le signe, le paradigme et l’emblème. Parmi toutes les possibilités d’être qui s’offraient à lui au temps de son immaturité, écrivain européen postnietzschéen, précurseur, comme il le prétendit si souvent, de l’existentialisme, prêtre en exil de la tradition polonaise menacée par la vague collectiviste ou toute autre grimace rigide de la sphère supérieure, lui échut en partage, grâce à une croisière de propagande — opérette witoldienne avant la lettre —, un destin plus fécond, plus inclassable, celui d’être Gombrowicz.
Cette singularité — être Gombrowicz — a été une chance pour Gombrowicz, et elle en fut aussi une pour l’Argentine. En quelques années, sa patrie perdue et l’Argentine étaient devenues pour lui les modèles interchangeables chargés d’illustrer le même aspect des choses. Les détails par lesquels elles diffèrent ont moins de poids que l’accumulation des analogies. Pour un Argentin, il y a quelque chose d’immédiatement perceptible dans les jugements de Gombrowicz sur la littérature polonaise : à part quelques questions de détail, ces jugements s’appliquent en bloc à la littérature argentine et surtout à l’un de ses aspects centraux que Gombrowicz relève souvent dans son Journal et dans ses entretiens : le conflit entre un nationalisme, excessif, de type réactionnel, et l’éblouissement, secret ou avoué, devant la littérature européenne.