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Jerzy Giedroyc et la revue « Kultura »

Jerzy Giedroyc (1906-2000)


Né à Minsk (aujourd’hui en Biélorussie) en 1906 dans une famille d’origine princière, Jerzy Giedroyc a étudié l’histoire et le droit à l’université de Varsovie. Il a ensuite fondé et dirigé des revues tout en travaillant dans l’administration publique. En septembre 1939, il passe à l’Ouest et s’engage dans l’armée polonaise. Il participe à la campagne d’Afrique comme simple soldat, devient ensuite sous-lieutenant et chef de la section de la presse et des publications.


En 1946, il fonde à Rome l’Institut littéraire et, l’année suivante, la revue Kultura qu’il a dirigés jusqu’à sa mort en 2000.
En 1947, l’équipe de Kultura composée de Jozef Czapskie, Zofia et Zygmunt Hertz, s’installe à Maisons-Laffitte près de Paris où elle vit en communauté.
Depuis, la vie de Giedroyc s’identifie à l’histoire de ces deux institutions phares de l’émigration polonaise.


Luttant pour la liberté d’expression en Pologne communiste, Giedroyc y fait parvenir clandestinement les publications interdites par le régime.
Maisons-Laffitte où Jerzy Giedroyc vit et travaille sans rélâche est devenu ainsi un centre de rayonnement de la pensée indépendante dont l’influence sur la formation des élites polonaises restera sans précédent.

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Le siège de "Kultura" à Maisons-Laffitte, près de Paris.


Le soutien aux intellectuels et artistes en exil ou censurés en Pologne permet pendant cinquante ans de continuer la tradition polonaise de la création patriotique et totalement libre, proscrite par le régime communiste.


Jerzy Giedroyc est décédé en 2000 à Maisons-Laffite, sans être jamais retourné en Pologne, restant critique à l’égard des gouvernements successifs de la nouvelle démocratie.


Selon ses vœux, après sa mort la revue Kultura et les éditions de l’Institut littéraire ont cessé de paraître. En revanche, la collection Cahiers historiques continue à être publiée.


Le foyer de Maisons-Laffitte est aujourd’hui un centre ouvert aux chercheurs interessés par ses archives particulièrement riches. Henryk Giedroyc, le frère du fondateur, dirige ce centre historique qui jouit en Pologne démocratique d’un grand prestige intellectuel. Jacek Krawczyk est responsable de ses riches archives.
Il existe aussi un site en polonais avec l’histoire et toutes les informations sur Jerzy Giedroyc et Kultura.


La revue Kultura et l’Institut littéraire 


La maison d’édition l’Institut littéraire a été fondée à Rome en 1946 par Jerzy Giedroyc et ses amis Jozef Czapski, Zygmunt et Zofia Hertz et Gustaw Herling-Grudzinski. En juin 1947, paraît le premier numéro de la revue Kultura. En juillet 1947, l’équipe de Kultura (à l’exception de Gustaw Herling-Grudzinski) s’installe en France. Depuis l’automne de la même année, elle loue un pavillon au 1, rue Corneille, à Maisons-Laffitte.

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Jerzy Giedroyc dessiné par Jozef Czapski, peintre et écrivain, membre du groupe de "Kultura".


Jozef Czapski et sa sœur Maria ont toujours vécu avec l’équipe de Kultura et collaboré à la revue sans participer à son organisation interne.
En 1954, Kultura achète, grâce aux dons de ses lecteurs, un pavillon au 91, avenue de Poissy, à Maisons-Laffitte, où se trouve toujours le siège de cette prestigieuse institution.


La revue Kultura a publié son second numéro à Paris en octobre 1947. Elle devint, à partir de cette date, une revue mensuelle qui a cessé de paraître seulement à la mort de Jerzy Giedroyc en 2000.


L’Institut littéraire avait publié 24 numéros en 1946-47 à Rome. Ce n’est qu’en 1953 qu’il a trouvé les moyens financiers de publier des livres.
Le premier qui paraîtra dans la collection « Bibliothèque de Kultura » sera Trans-Atlantique et  (en un volume), La Pensée captive Le Mariage du futur prix Nobel de littérature Czesław Miłosz est le livre suivant d’un auteur polonais.
A l’été 1962, l’Institut littéraire fait paraître une nouvelle revue trimestrielle Cahiers historiques.
La collection « Bibliothèque de Kultura » a édité 512 volumes. Outre une pléïade des grands auteurs polonais censurés en Pologne (Milosz, Gombrowicz, Hlasko, Herbert, Herling-Grudzinski), elle a publié en polonais des auteurs étrangers interdits dans les pays communistes tels que Boris Pasternak, Alexandre Soljenitsyne, Simone Weil, Georges Orwell, Aldous Huxley.


Situation de Kultura et des publications de l’Institut littéraire en Pologne. 


Kultura et toutes ses publications ont été interdites en Pologne communiste depuis sa création jusqu’au changement de régime en 1989.


Comme Jan Nowak Jezioranski avec sa section polonaise de Radio Free Europe, Jerzy Giedroyc avec ses publications, ont été les « bêtes noires » du régime communiste polonais. On a essayé par tous les moyens - y compris par des méthodes les plus policières - d’interdire leur pénétration au pays.
Avant 1956, peu de personnes pouvaient voyager, le pays était isolé. On estime à une centaine le nombre d’abonnements pour les organismes officiels comme le ministère des Affaires culturelles et certaines bibliothèques universitaires. D’autres exemplaires arrivaient en Pologne par divers subterfuges dont celui des fausses couvertures.

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Le premier et le dernier numéro (n°637) du mensuel "Kultura".


Après 1956, la Pologne a commencé à être moins isolée, les gens pouvaient se rendre plus facilement à l’étranger et certains rapportaient des livres ou des numéros de Kultura.
Onze personnes ont été condamnées de 1958 à 1971 à des peines de prison allant de un à trois ans pour avoir collaboré à la revue Kultura ou pour l’avoir distribuée. De nombreux livres de l’Institut littéraire ont été envoyés clandestinement en Pologne sur papier bible en format miniature, tout en étant publiés directement en Pologne par les éditions clandestines Nowa.


Jerzy Giedroyc et Witold Gommbrowicz 


Les contacts épistolaires entre Jerzy Giedroyc et Witold Gombrowicz ont commencé en 1950.
Ils se sont rencontrés pour la première fois à Paris en 1963. Ils se sont revus à Maisons-Laffitte où Gombrowicz a fait un bref séjour à son retour de Berlin, du 17 au 24 mai 1964.

Première rencontre relatée par Witold Gombrowicz : 

Maisons-Lafïïtte. Après-midi ensoleillé. J’entre pour la première fois dans la maison de Kultura. Giedroyc m’apparaît. Et moi j’apparais à Giedroyc.
Lui : - Je suis heureux de vous voir...
Moi : - Georges, écoute, mon vieux, tu ne vas quand même pas dire « vous » à quelqu’un que tu tutoies depuis des années !
Lui : - Euh... euh... eh bien... oui, je suis vraiment content de ta venue.
Moi : - Quelle jolie maison ! Ça fait plaisir à voir !
Lui : - C’est assez vaste, c’est commode ; on y est bien pour travailler...
Moi : - Georges, parole d’honneur, me voici déjà au niveau de Mickiewicz, il n’y a pas de doute : la voix des gens tremble quand ils me parlent au téléphone.
Lui : - Euh... moi je n’aime pas beaucoup Mickiewicz...
Joseph Czapski écoute avec plaisir le dialogue de nos tempéraments contraires.
Journal Paris-Berlin, 1963


Giedroyc sur Gombrowicz : 

« Je n’ai pas connu Witold Gombrowicz personnellement avant la guerre, mais j’avais lu Ferdidurke et nous avions des connaissances communes, dont son ami Paul Zdziechowski qui collaborait à “Polityka”, revue que je dirigeais alors.
En un sens, j’ai été responsable du départ de Gombrowicz pour l’Argentine en 1939. La ligne maritime entre le port polonais de Gdynia et l’Amérique du Sud dépendait du ministère de l’Industrie et du Commerce, où j’étais directeur du département d’administration centrale. Il était d’usage d’inviter des écrivains et des journalistes à participer aux voyages inauguraux de nouveaux bateaux et c’est ainsi que je proposai à Gombrowicz, Czesław Straszewicz et Jan Rembieliński de s’embarquer sur le Chrobry qui devait partir pour Buenos Aires pratiquement à la veille de la guerre : ils acceptèrent tous les trois.
Gombrowicz resta en Argentine, Straszewicz et Rembielinski retournèrent en Europe. Ce choix entre deux solutions est transposé dans Trans-Atlantique et a donné lieu à une discussion mémorable entre Gombrowicz et Straszewicz dans “Kultura” [aujourd’hui reprise dans Varia].


Au lendemain de la guerre, quand j’ai fondé la revue “Kultura”, j’ai tout de suite pris contact avec Gombrowicz, toujours par l’entremise de Zdziechowski qui se trouvait alors en France.

Notre collaboration commence par la publication de Trans-Atlantique dans Kultura. En 1953, ayant décidé de fonder une maison d’édition en plus de la revue, je publiai en premier lieu, dans cette série, « Bibliothèque de Kultura », Trans-Atlantique et Le Mariage en un seul volume.

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La revue "Kultura" publie les extraits de "Cosmos" de Gombrowicz en 1962. Le premier tome du "Journal 1953-1958" dans la "Bibliothèque de Kultura".


Lorsque Witold commença à écrire son Journal, que je considère personnellement comme son œuvre la plus importante, il était difficile de lui suggérer tel ou tel autre sujet. Mais je mis beaucoup d’insistance à lui conseiller d’écrire ce Journal d’une façon régulière, et ce fut peut-être ma seule suggestion heureuse et suivie d’effets.
D’autre part, je lui envoyais régulièrement des journaux et des livres polonais et français dont je pensais qu’ils pouvaient le stimuler et c’était là de ma part une forme d’influence indirecte.
Au début, Gombrowicz fut accueilli par l’émigration polonaise d’une façon plus qu’hostile. On considérait Trans-Atlantique comme un blasphème et une calomnie. Cela nous amena à demander au poète Jozef Wittlin d’écrire une préface à la première édition de Trans-Atlantique : d’une part, il fut un des rares écrivains émigrés qui apprécièrent Gombrowicz dès le début ; d’autre part, il avait une autorité morale et littéraire incontestable.
L’attitude du public émigré changea graduellement en raison de sa popularité croissante en Pologne et de ses succès au niveau international. Ce conflit avec l’émigration fut bien sûr nourri par le tempérament de Gombrowicz qui réagissait d’une façon narquoise et tranchante à toutes les attaques dirigées contre lui, dans son propre “Journal” ou dans des lettres adressées à l’hebdomadaire littéraire de Londres “Wiadomosci”.

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La correspondance de Jerzy Giedroyc et Witold Gombrowicz est disponible en polonais (éd. Czytelnik) et en français (éd. Fayard).


En 1963, Gombrowicz est revenu en Europe grâce à l’attribution d’une bourse de la Fondation Ford pour un séjour d’un an à Berlin. De passage à Paris, il vint nous voir à Maisons-Laffitte. II a décrit avec beaucoup d’humour, dans son “Journal”, cette première rencontre avec moi. C’est vrai que nos tempéraments étaient très différents et que je ne suis guère sociable. A son retour de Berlin, il passa quelques jours chez nous mais ne put y séjourner plus longtemps car il était malade et fatigué et il lui était difficile de monter à l’étage où se trouvent nos chambres d’amis.


Gombrowicz nous envoyait ses textes déjà dactylographiés, parfois seulement manuscrits. Il ne corrigeait presque jamais ce qu’il avait écrit.


Gombrowicz devenait de plus en plus populaire en Pologne, surtout depuis que la censure avait décidé de supprimer quelques passages de son Journal en 1958 où il devait être publié en Pologne où on avait déjà réédité Ferdidurke. Ce fut une des raisons de sa décision d’interdire la publication de ses œuvres en Pologne jusqu’à la parution du texte intégral du Journal.


“Kultura” a fait de grands efforts pour faire parvenir les œuvres de Gombrowicz en Pologne par tous les moyens possibles et c’est grâce à ces efforts qu’il était connu en Pologne bien qu’il n’y fût plus publié. »
Témoignage de Jerzy Giedroyc dans le livre de Rita Gombrowicz Gombrowicz en Europe (1963-1969)