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Sebbag : "La Pornographie" ou la mise en scène

Sebbag : "La Pornographie" ou la mise en scène


Georges Sebbag : “La Pornographie” ou la mise en scène, dans la revue Critique, mars 1966.

Extrait :



De la gueule, il y en a plus qu’il n’en faut dans La Pornographie ou dans le Journal. La pornographie n’est pas seulement un érotisme inférieur ou supérieur, elle est la complicité radicale qui lie deux adultes entraînés dans le mystère de l’interprétation des conduites et dans l’art de la mise en scène. Nos deux hommes, gagnés par la Maturité, s’exercent à modeler le comportement d’un garçon et d’une fille qui, selon eux, sont faits l’un pour l’autre. Etre pornographe c’est reconnaître ce qui va ensemble, c’est identifier les combinaisons érotiques, c’est pratiquer l’art pervers des mélanges : la complicité des êtres, la correspondance entre les choses s’effectuent dans le silence, car les situations parlent d’elles-mêmes, et il n’est guère besoin de répéter par le discours ce qu’on a vu ou ressenti. Et la pornographie d’après Gombrowicz ne se résume pas à la patiente attente du voyeur, elle est une invention permanente qui permet de jeter un regard sur le voyeur, et surtout de lire dans les événements pour parvenir au but ultime, à savoir la mise en scène. On fait jouer les autres, on distribue les rôles, cela pour former un ensemble chargé de sens.
Parmi nos deux messieurs, Frédéric est celui qui élève la pornographie à son niveau le plus haut, la Création ; et il va jusqu’à défier la Nature, autre puissance créatrice, qui parfois ne joue pas le même jeu que lui. Une des finesses de Frédéric consiste à suggérer dans son discours un autre discours : la parole se dédouble, le sens dévoilé et caché détruit le sens de l’énoncé. L’écoute et le regard, les intentions et les intensités, les impressions et les sentiments sont mis à l’épreuve : le déchiffrement de l’insignifiant accompagne le gigantesque projet d’interprétation. Ainsi le fait d’écraser un ver peut signifier pour la jeune fille le désir de piétiner son fiancé. Une chimie des corps amoureux est tentée par Frédéric : le composé initial (la fille avec le garçon) donne la véritable clef de l’histoire ; des formules chimiques symbolisent alors certaines relations humaines. Mais ce qui pour Gombrowicz unit les êtres est infiniment complexe ; la complicité, le secret, l’art de la suggestion sont les composants d’une pornographie où l’imagination occupe la première place : « quel admirable système de miroirs : il se réfléchissait en moi, moi en lui, et ainsi, tissant chacun des rêves pour le compte de l’autre, nous en arrivions à formuler des intentions qu’aucun de nous n’aurait osé reconnaître pour siennes ».
Psychologie à la Gombrowicz : on détermine pour qui les choses se font ; on invente aussi des jeux, on crée la vie, bref on met en scène ; spectacle de soi-même et de l’Autre ; expérience des combinaisons et des mélanges ; les mécanismes du théâtre et de l’existence sont démontés puis remontés. Les acteurs sont dirigés par des mains de maître, et apprennent à jouer ensemble : « ce jeu avec les fourchettes prolongeait de toute évidence le jeu factice dans l’île et ce flirt ébauché entre eux était entièrement "théâtral" ».
Gombrowicz expose dans La Pornographie la manière de lier l’imagination à l’action, grâce à une mise en scène de soi-même et des autres. La libération des actes, des sentiments et des idées est facilitée par la représentation de la vie comme théâtre, comme improvisation et méditation des conduites. Les jeux et les répétitions, le langage et l’action se placent d’emblée sur le terrain de la création ; mais là, il n’est pas dit que la liberté règne, la Nature veille et aucun cynisme ne peut la prendre complètement à revers.
Gombrowicz participe à un temps essentiellement humain ; l’annonce par Nietzsche de la mort de Dieu a été entendue. En effet Frédéric, présent dans une église, à genoux, consacre la mort de Dieu ; pour Gombrowicz, la mise en doute de l’existence divine ne réclame pas le cri ou le blasphème mais simplement une présence humaine capable de transformer l’atmosphère sainte d’une église en un vaste espace cosmique où Dieu n’existe plus, où le vide et l’infini, l’homme et son esprit se distribuent suivant le hasard ou suivant un ordre éminemment ironique. L’homme retrouve une puissance, mais il ne va pas où il veut, il suit les lignes de force de son désir.