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Wlodarczyk : Dans le sens du berg...

Wlodarczyk : Dans le sens du berg...


Hélène Włodarczyk :« En avant dans le sens du berg ». La sémiotique de Gombrowicz, dans le volume Gombrowicz, une gueule de classique ?, dir. Małgorzata Smorąg-Goldberg, éd. Institut d’études slaves, Paris, 2007. Chapitre « Création de signes ex nihilo ».

Extrait :



Dans Cosmos, son dernier roman, avec l’introduction d’un mot inconnu en polonais, « berg », Gombrowicz va plus loin qu’un simple jeu de langage puisqu’il va jusqu’à simuler l’émergence du langage pour le montrer in statu nascendi. On peut d’abord rapprocher le néologisme « berg » d’une onomatopée qui exprimerait une sorte d’attirance-répulsion pour ce qui est interdit, donc a priori innommable par un mot de la langue. La véritable création du métasigne « berg » se produit lorsque à l’occasion d’une promenade, Léon, le père de famille propriétaire à’une villa de montagne dans laquelle il loue des chambres d’hôtes, invite l’un de ses résidents, Witold, qui est aussi le narrateur, à partager le souvenir secret d’une débauche avec une cuisinière dont il fête pieusement l’anniversaire chaque année.
Au début du chapitre, Léon laisse échapper un « berg » dont sa femme lui demande le sens. Il s’esquive en tirant parti de la consonance germanique du mot pour faire allusion à une blague juive dont il aurait oublié les détails. Lorsque Léon se retrouve seul dans la montagne avec Witold, il reprend le mot. Un jeu commence : Léon sait qu’il sera obligé d’expliquer ce mot inconnu en polonais mais se fait prier. Il veut forcer Witold à lui demander des explications et, en même temps, l’obliger aussi à se dévoiler. Au cours du dialogue, Léon fait comprendre le sens de « berg » en l’employant dans différents contextes et en le faisant fonctionner dans le système flexionnel et dérivationnel de la langue. Les linguistes structuralistes [1] ont remarqué qu’il y a une sémantique purement grammaticale qui permet d’imaginer - à partir de la flexion des mots d’une phrase - une certaine situation, même sans connaître le sens des racines lexicales. Les valeurs du genre, du nombre, les cas de la déclinaison, les catégories verbales suggèrent des relations. Ainsi, quand « berg » reçoit une désinence de substantif masculin singulier à l’instrumental cela donne l’idée de « au moyen de », la construction où la préposition « w » - « dans » est suivie de « berg » à une forme d’accusatif donne l’idée d’un mouvement vers l’intérieur, le verbe dérivé de « berg » suggère une action que l’agent peut exercer sur des patients (Léon construit une phrase où Witold est agent tandis que sa fille Lena est dans la position de l’objet-patient). Le mot s’intègre ainsi dans la langue du point de vue formel tandis que les associations avec d’autres lexèmes lui confèrent progressivement un contenu sémantique. Les « menus plaisirs » dont parle Léon viennent se joindre à la description d’une vie bourgeoise exemplaire (décrite avec malice) dans laquelle toute jouissance demeure de l’ordre du fantasme ou de l’onanisme. Il est question aussi d’odalisques et de cabarets, puis des jupes de la fille de Léon que Witold reluque un peu trop. « Berg » finit par évoquer toute une sensualité interdite, d’autant plus voluptueuse que coupable : Léon s’amuse à rapprocher par une étymologie fantaisiste le mot « karessa » - « caresse » d’origine latine et le mot polonais d’origine slave « kara » -« châtiment ». Cette sensualité repliée sur elle-même est exprimée dans le langage de Witold par l’accumulation des éléments réfléchis : « de soi à soi en passant par soi », formule que Léon refuse de comprendre et que Witold traduit alors par un « berg » exclamatif.
Au cours du dialogue, en effet, Witold renvoie trois fois le mot « berg » à Léon. Le premier « berg » prononcé par Witold est accompagné d’un point d’interrogation, c’est une demande d’explication ; le deuxième, accompagné d’un point d’exclamation est comme jeté à la figure de Léon pour lui prouver que son secret est percé ; le troisième est prononcé d’une manière neutre, prouvant que Witold en a compris le sens et peut désormais l’utiliser librement aussi bien que le maître. Le mot est ainsi devenu un signe linguistique pour ces deux individus. Mais il demeure entre eux un moyen intime de communication, comme un code secret, un mot de passe connu des deux seuls initiés. C’est à l’étape de la socialisation (fin du chapitre) où les deux partenaires font une démonstration à table de l’emploi du mot, devant toute la compagnie (famille et invités), que « berg » acquiert toute sa force, celle de jeter à la face de la société petite-bourgeoise une réalité sexuelle refoulée : que le narrateur compare à un « reptile chtonien, de ceux qui n’apparaissent jamais à la lumière ». Cette apparition met tout en branle et réintroduit le mouvement dans la somnolente villégiature de montagne où s’ennuie le narrateur qui, désormais, « s’attend à ce que tout parte en avant dans le sens du berg » [2].


[1] Notamment Roman Jakobson dans Linguistique et poétique.

[2] C’est dans ce passage de Cosmos que Gombrowicz joue sur l’ambiguïté entre les deux valeurs du mot « sens » : « direction dans l’espace » et « signification ».