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Buber : Une lettre à Gombrowicz

Buber : Une lettre à Gombrowicz


Martin Buber : sa lettre à Gombrowicz du 9.07.1951 et la réponse de Gombrowicz du 25.07.1951 ; publié en français dans la revue La Règle du jeu, janvier 1995, n°15.



Talbiyeh, Jérusalem, 9.7.1951
Cher monsieur Gombrowicz,
Je vous remercie vivement de l’envoi de votre drame que j’ai lu avec un intérêt particulier. Il représente une tentative expérimentale d’une rare audace, presque casse-cou, et comme telle d’une tout autre importance que les « curiosités » d’un Pirandello. Le résultat en est des plus singuliers, proprement paradoxal, comme l’incarnation de ce qui ne saurait prendre chair. Expérimentation, paradoxe, mais est-ce un drame ? Ce qui suppose nécessairement qu’il se passe quelque chose entre des personnes dont chacune a une existence indépendante et inaccessible, sur quoi précisément se fonde la tragédie, c’est-à-dire le réel antagonisme qui oppose une personne M à une personne N comme foncièrement différentes, foncièrement étrangères l’une à l’autre, et, par leur différence et leur singularité mêmes, se détruisant l’une l’autre dans une situation donnée. Si en revanche ce qui se passe, se passe non entre M et N, mais entre M et un monde dont l’existence est dans le pouvoir de son imagination, le résultat peut être ironique ou parodique, satirique ou burlesque, tout sauf dramatique. Il n’y a pas de drame où la résistance de l’Autre n’est pas réelle ; le « psychodrame » n’est pas un drame parce que l’Autre qui se trouve au fond de l’âme, comme mirage ou comme image, n’est pas et ne peut pas être une personne. Avec mes salutations et mes vœux d’un toujours plus total accomplissement.
Martin Buber


25.VII.51
Venezuela 615 dep. 5
Buenos Aires, Argentine
Cher Monsieur,
Je vous suis infiniment obligé et reconnaissant d’avoir trouvé le temps de lire mon drame. Cependant je ne puis vous cacher que votre lettre m’a passablement déçu — j’espérais qu’une certaine convergence de nos attitudes fondamentales constituerait une plate-forme où j’aurais le grand honneur de vous rencontrer.
Cependant, sur le terrain où vous m’avez attaqué, je me sens particulièrement fort : malgré mes airs « casse-cou », je suis un homme très lucide et aussi éloigné qu’il est possible de toute forme d’expérimentation ou de caprice en matière d’art. Mon drame, je ne le nie pas, contient un élément d’excentricité et même de divertissement, mais compensé par beaucoup de franchise et de simplicité, et aussi par un maximum de sérieux — à mon échelle — dans l’approche des phénomènes essentiels de la vie.
Je voudrais vous poser une question : pourquoi affirmez-vous qu’il ne peut exister de drame qu’entre des hommes « dont chacun existe de manière indépendante et inaccessible » ?
Le drame ne peut-il pas exister non pas entre les hommes, mais dans l’homme lui-même ? Si quelqu’un se trouve atteint d’une maladie incurable, le drame ne se joue-t-il pas entre lui et sa maladie ? Si un individu est confronté à son sort, à son destin, faut-il absolument que cela ait lieu par l’intermédiaire des autres ?
Mais, me direz-vous, Le Mariage met en scène des hommes et le combat se déroule entre eux ; si ce n’est que ces hommes, étant le produit de l’imagination du héros, ne sont pas des hommes réels — ils ne résistent pas.
Je vous répondrai que Le Mariage est certes un rêve... mais un rêve à propos de la réalité. On pourrait dire en quelque sorte que les inquiétudes et les angoisses véritables du héros confronté à son époque trouvent leur expression dans ce rêve, si bien que rien ici n’est au fond arbitraire, tout découle du contact réel avec la vie (N.B. : un critique, très objectif et raisonnable, m’écrit : « L’accablement que j’ai ressenti à la lecture [de votre drame] tenait au fait que votre façon de voir est terriblement vraie ; que votre "rêve" ressemble plus à la vie que la vie observée par les soi-disant écrivains réalistes. Votre vision est extrêmement authentique et vous employez des moyens d’expression extrêmement pertinents »...).
Allons plus loin : je ne peux pas mettre en scène un conflit entre des hommes existant « de manière indépendante », comme vous dites, puisque selon ma vision, ma perception à moi, il n’existe pas d’hommes « indépendants ». Le drame de mon héros, ce n’est pas d’être confronté à d’autres hommes, mais à des forces qui se créent dans les hommes, entre les hommes.
Prenons un groupe précis d’individus. Ces gens se déforment mutuellement — la forme de l’un définit celle de l’autre — et ces déformations réciproques les précipitent dans une absurdité de plus en plus grande à laquelle ils s’abandonnent avec douleur et volupté. Et tout ce processus, ce devenir dépend de telle ou telle déviation accidentelle et formelle — un mot, un geste en engendre d’autres —, c’est ainsi qu’ils mènent leur danse démente... Ce drame n’en serait pas un si à cette fausseté ne s’opposait un besoin ardent de vérité et d’authenticité — or ce besoin existe chez Henri (comme en chacun de nous), d’où sa souffrance, son anxiété, son désespoir.
Tel est, à mon sens, un des conflits les plus fondamentaux qui soient. Et je crois que nous commençons à nous rendre compte qu’il ne s’agit pas de choisir telle ou telle foi, tel ou tel programme, opinion ou sentiment, mais de s’interroger ; dans quelle mesure nos pensées, nos sentiments émanent-ils de nous-mêmes, de notre moi, et dans quelle mesure surgissent-ils « entre les hommes »... sur ce territoire plein de dangers et encore inconnu. Je suis surpris que vous, Buber, n’ayez pas ressenti tout cela. Pourtant, je ne suis pas si éloigné de vous, me semble-t-il — pourtant vos excellentes formules dans les derniers chapitres de ce petit livre superbement conçu et écrit qui s’intitule Qu’est-ce que l’homme visent, elles aussi, à mettre en relief le rôle créateur décisif de l’« autre ». Naturellement, vous vous exprimez avec le sérieux et la précision d’un philosophe, tandis que j’y mets toute la « démesure » d’un artiste et... d’un Slave. Mon drame, ce n’est pas du raisonnement rigoureux, de l’analyse psychologique à la française, ni la démonstration mathématique d’un processus, mais bien plutôt une explosion, le plaisir sensuel de savourer une réalité qui se forme aux lisières de l’absurde, de goûter tout l’éclat et l’horreur de ses accumulations, toutes les folies de la Forme déchaînée. [...]
Witold Gombrowicz