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Salgas : Un roman "scolaire"

Salgas : Un roman "scolaire"


Jean-Pierre Salgas : Witold Gombrowicz ou l’athéisme généralisé, éd. Seuil, coll. « Les contemporains », Paris, 2000.
Chapitre Un roman « scolaire ».

Extrait :



« Qui suis-je ? me demandais-je, plein de doute. Suis-je une simple fonction sociale, suis-je une fonction proportionnelle à l’opinion des rédacteurs et des lycéennes ? Ou peut-être que, tout simplement, je suis, et rien de plus ? » Bien avant le terme du premier chapitre, bien avant d’être pris au collet par Pimko, ce cogito-corps, toujours prêt à se dédoubler, à se disloquer, âme et corps, corps en miettes, à se décomposer-recomposer, quitte les spéculations métaphysiques du réveil pour créer des courts-circuits. Rapetissé, malaxé, compote, Jojo passe de cercles en cercles au fil d’une intrigue chaotique, saute de « forme » en « forme [1] », ce sont toutes les formes de Forme qui vont s’effondrer, se dissocier de leur matière, se briser, sous son regard critique de « blanc-bec », de « morveux intime » psychotique. Dès lors que Philidor et Philibert sont des réécritures comiques de Kant, on pourrait dire que la présence de Jojo face aux tantes culturelles, à Pimko, Zuta ou Tintin, à ses camarades, aux Lejeune ou à la rue de Varsovie... revient à poser la question : à quelle condition d’immaturité cette forme, votre forme est-elle possible ? Aucun corps social petit ou grand ne tient mieux que le corps tout court. Se révèle l’envers (l’enfer ?). Tous les rois sont dénudés par cette irruption de l’immaturité.
Le cogito, le corps, la classe, la nation, la société humaine : on passe par étapes et simultanément, d’une psychobiologie à une anthropologie via une sociologie nationale. Selon un double modèle que peuvent figurer simultanément, deux figures topologiques : la Matriochka, la célèbre « poupée russe » - emboîtement (le cogito-corps morcelé est tapi au fond d’un cataclysme social, une macrosociologie dans une microsociologie à la Erving Goffman à qui Gombrowicz fait souvent penser [2]), et la bande de Moebius (l’un se tord en l’autre à tout instant).
Un constant va-et-vient fait brinquebaler le roman de l’un à l’autre : mon corps, les « classes du corps », les classes d’âge, les classes de l’école, le corps social tout entier, voire la société humaine avec ses classes sociales et ses classements stigmatisants. Exemple d’analyse gombrowiczienne feuilletée, trans-versale, implacable, échantillon de phrase : « ’était un système féodal et rigide selon lequel la main d’un maître était au niveau de la gueule du serviteur et le pied du seigneur arrivait à mi-corps du paysan [3]. »
Le tout sans déroger jamais à une unité de temps et (presque) de lieu. Ce roman total se passe sinon intégralement dans une classe, plus précisément entre quelques camarades de classe d’un lycée de Varsovie (d’où mon titre emprunté, retourné, de Tadeusz Kantor qui lui doit beaucoup). « Comment faire corps ? », c’est toujours « comment faire classe ? », c’est-à-dire « comment faire classement ? » : quelle est la hiérarchie des organes (moi, Pologne, société des hommes) ? Le classement de fin de trimestre communique via la lutte des classes avec le Jugement dernier...
Le coup de génie de Gombrowicz réside également dans cette condensation, dans la concaténation de tous les « faire corps » dans la classe, institution totale (Erving Goffman) surtout lors des mêlées, des catastrophes : psychotique, nationale, anthropologique. « Sacré nom d’un chat, les classes inférieures sont vraiment les petites classes d’une école », dit Mientus. Et Gombrowicz, avec des accents à la Bourdieu : « Le jour où l’on révélera enfin toute la vérité sur l’école - un jour encore très lointain -, l’humanité devra faire face à une mystification gigantesque, une imposture monstrueuse [4]. Voir aussi dans le roman la présentation à Jojo des enseignants par le directeur de l’école : « Ce corps enseignant recruté par nos soins est extrêmement pénible et désagréable. Vous ne trouverez pas ici un seul corps agréable, ce ne sont que des corps pédagogiques [...]. Ce sont les cerveaux les plus solides de la capitale, aucun n’a une seule idée personnelle. » Sur Gombrowicz lycéen, lire le témoignage de Tadeusz Kepinski, Witold Gombrowicz et le monde de sa jeunesse, éd. Gallimard, notamment les chapitres III, VIIet XI.]]. » (II n’est de ce point de vue pas inutile de savoir qu’en Pologne le baccalauréat se nomme « examen de maturité »). Tout L’Histoire, vingt ans après Ferdydurke, sera d’ailleurs construit sur ces équivalences et donnera comme une clé plus intime encore du roman : on y voit le jeune Witold Gombrowicz passer celui-ci devant un aréopage qui s’étend de façon concentrique de ses parents au tsar de toutes les Russies. Enfin, si Gombrowicz fait entrer toute l’humanité dans l’espace d’une salle de classe, à l’inverse il fait en Pologne entrer avec la gueule et le cucul (geba, pupa), l’argot scolaire dans la littérature. Ce ne fut alors pas la moindre provocation de Ferdydurke dans la Pologne de 1937.


[1] Comme l’immaturité, la forme est constamment polysémique chez Gombrowicz, elle peut désigner la peau comme le vêtement, l’uniforme comme la loi... Il nous parle autant du culturisme que de la relève de la garde ou du conseil de classe...

[2] La Mise en scène de la vie quotidienne. Les Rites d’interaction, Editions de Minuit, 1973 et 1974. Sur la gestion de la sienne, lire les témoignages recueillis par Rita Gombrowicz, notamment celui d’Alejandro Russovich dans Gombrowicz en Argentine 1939-1969, éd. Noir sur Blanc, 2004.

[3] Ferdydurke.

[4] Souvenirs de Pologne