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Bonitzer : Le monde troué

Bonitzer : Le monde troué


Pascal Bonitzer : Le monde troué, dans Gombrowicz vingt ans après, dir. Manuel Carcassonne, Christophe Guias, Malgorzata Smorag, éd. Christian Bourgois, Paris, 1989.

Extrait :



L’écrivain s’attache à décrire des états d’équilibre apparent dont le fond grondant et terrible est un chaos panique. Tout cosmos est le masque du chaos. Tout moulin recèle un géant. Le rôle de l’artiste, du fou ou du pervers est de dégager, dans le cosmos cosmétique, ces éléments étrangers qui font communiquer avec le fond grondant et terrible, qui entraîne vers ce fond. La chose qui émerge à l’attention, au regard, qui apparemment est stable, résistante et opaque, irritant ainsi le désir de la soumettre, de la réduire — mais c’est en vain — est en réalité le signe d’un mouvement profond, le masque d’un tourbillon invisible. Ainsi Yvonne, princesse de Bourgogne, silencieuse, opaque, résistante comme la matière, génératrice à cause de son opacité silencieuse d’un trouble qui contamine tout le royaume, au fond d’elle-même n’est qu’un mouvement panique, terrifiant, terrorisé.
Yvonne offre une apparence de calme irritant, que rien ne semble pouvoir entamer. Mais le Prince voit bien de quoi en réalité elle est faite : un chien et un chat attachés autour d’un piquet se courant après dans une folie panique, et si vite que l’ensemble forme extérieurement l’apparence d’un tore parfaitement stable. Là où Sancho Pança ne voit qu’un tore opaque et solide, Don Quichotte (le Prince), lui, voit la giration effrayante qui le crée fallacieusement.
Ainsi les fétiches gombrowicziens ne sont pas des fétiches, ce sont les signes extérieurs, voire les commutateurs de métamorphoses ontologiques. L’univers gombrowiczien est essentiellement instable, composé d’éléments métastables, qui se transforment les uns dans les autres.
L’écrivain a inventé une sorte de dialectique comique, où la pente du pire, dévalée à une allure folle, devient la voie royale d’une exaltation nouvelle, où, toute honte bue et tout semblant de maîtrise, de dignité abandonné avec armes et bagages, la lâcheté dévergondée se métamorphose en héroïsme fantastique, qui entraîne dans une débandade générale devenue strictement équivalente d’une marche triomphale tous les dignitaires, la cour, les garants officiels de la dignité officielle. La fuite abjecte du roi Gnouillon se transforme en cortège de victoire. La bouffonnerie communique directement avec le sublime, non pour s’y hausser, mais pour le pervertir en même temps, en l’entraînant par extrémisme vers un état extrême qui finit par épuiser toutes les valeurs. Les héros gombrowicziens, comme celui de Cervantès, sont des extrémistes, des extrémistes bouffons, mais terribles. Au bout est le crime, le meurtre, le dérangement profond. Mais au bout du crime, du meurtre, de la cochonnerie, est aussi la joie, le gai savoir, une légèreté exceptionnelle, une fantaisie exceptionnellement heureuse qui fait de l’œuvre de Gombrowicz non seulement l’une des plus séduisantes, mais aussi l’une des plus profondément aimables et libératrices de la littérature contemporaine. Et de son auteur, dans sa solitude émouvante, pathétique et magnifique, aujourd’hui l’un des plus aimés.