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Kuharski : Gombrowicz dramaturge

Kuharski : Gombrowicz dramaturge


Allen Kuharski : Le théâtre virtuel de Witold Gombrowicz, dans Gombrowicz une gueule de classique ?, dir. Małgorzata Smorąg-Goldberg, éd. Institut d’études slaves, Paris, 2007.

Extrait :



En tant que dramaturge, Witold Gombrowicz occupe une position unique dans l’histoire du théâtre mondial. On pourrait le surnommer le Jean Genêt de la Pologne ou encore l’Oscar Wilde ou le Joe Orton polonais. Alors que son œuvre possède la vigueur philosophique d’un Genêt et d’un Sartre, il présente une caractéristique essentielle qui leur fait défaut : un sens de l’humour et une légèreté de ton presque sans égale dans le théâtre européen du XXe siècle. Gombrowicz trouvait évidemment ces rapprochements avec des dramaturges étrangers à la fois surfaits et contraignants, un mépris sans doute causé par sa révolte contre la notion pénible de « polonité » entretenue tout autant par les Polonais que par les étrangers. Je dirais que sa contribution au théâtre du XXe siècle est aussi significative et singulière que celle de Brecht, de Genet ou de Beckett, même si la nature précise de cette contribution est soumise à une redéfinition constante à travers les adaptations théâtrales et la réception critique de ses œuvres. Que son œuvre soit encore un espace où se produit un travail artistique et théorique vivant, quelques bonnes décennies après son apparition dans le monde théâtral, au même moment d’ailleurs que ses contemporains Beckett et Ionesco, dont on ne peut pas en dire autant, témoigne de la force du théâtre de Gombrowicz. L’absence d’une tradition qui marquerait la représentation de ses œuvres ainsi que l’absence de fixité stylistique dans son écriture, explique le paradoxe de sa position au premier rang des auteurs dramatiques classiques du XXe siècle ; il demeure à la fois « contemporain » et « classique » parce que son œuvre résiste encore à se figer en une forme unique.
Gombrowicz demeure l’unique exemple, à ce que je sache, d’un dramaturge dont l’œuvre a été généralement mise en scène, et a gagné sa notoriété, grâce aux spectacles présentés à l’étranger, et cela en traduction. Au cours de sa vie, il y a eu, en Pologne, une seule mise en scène professionnelle d’une de ses œuvres (la première en 1957 d’Yvonne, princesse de Bourgogne au Teatr Dramatyczny à Varsovie), suivie par une mise en scène d’étudiants du Mariage à Gliwice, en 1960. Le texte du Mariage fut publié pour la première fois en traduction espagnole, à Buenos Aires en 1948, et la première mise en scène professionnelle de la pièce fut réalisée en français par l’Argentin Jorge Lavelli, à Paris en 1963-1964. Le succès de cette mise en scène a rendu possible la publication du texte en français. La première mondiale d’Opérette eut lieu à L’Aquila en Italie en 1969, quelques mois après la mort de l’auteur. La première mondiale de sa pièce publiée à titre posthume, L’Histoire, a eu lieu à Marstall, en Allemagne, en 1977.
Ce modèle s’applique également au nombre important d’adaptations scéniques des œuvres non dramatiques de Gombrowicz. Les premières adaptations pour la scène de ses nouvelles (regroupées sous le titre de Bakakaï) eurent lieu en Allemagne (une adaptation pour la télévision de Meurtre avec préméditation en 1967), en France (la réalisation du Festin chez la comtesse Fritouille, exécutée par les étudiants de l’École Jacques Lecoq, à Paris en 1968), et en Italie (une double présentation du Festin chez la comtesse Fritouille et de Meurtre avec préméditation au Teatro del Satiri à Rome, en 1973). L’entrée de l’œuvre de Gombrowicz dans le théâtre polonais n’a lieu qu’à partir de la mise en scène du Mariage, à Varsovie, en 1974, par Jerzy Jarocki et la scénographe Krystyna Zachwatowicz au Teatr Dramatyczny ; le même groupe artistique qui avait mis en scène le spectacle étudiant de Gliwice, en 1960. Entre 1960 et 1974, Jarocki et Zachwatowicz ne purent monter la pièce qu’en français et en allemand, à Paris et à Zurich. La mise en scène du Mariage en 1974 provoqua une vague de mises en scènes polonaises de l’œuvre de Gombrowicz, alors que les productions étrangères semblèrent entrer dans une phase de déclin vers le début des années 1980. Curieusement, la censure des représentations de Gombrowicz en Pologne fut abolie plus de quinze ans avant que ses œuvres ne puissent être publiées librement et sans intervention du gouvernement.
Le modèle unique présenté par l’histoire des représentations théâtrales de l’œuvre de Gombrowicz, révèle un aspect de son étrange « virtualité » : Gombrowicz en tant que dramaturge par excellence d’une « Pologne virtuelle » ou de la diaspora polonaise, telle qu’elle est symbolisée par la presse polonaise de l’émigration, et notamment la revue Kultura à Paris. Les trois quarts de ses pièces furent écrites lors de son séjour en Argentine et en France. Les metteurs en scène étrangers se sont facilement approprié l’ensemble des pièces de Gombrowicz, à l’exception de la pièce autobiographique L’Histoire. Dans les trois pièces principales, on peut compter une seule référence discrète à la Pologne ou à quoi que ce soit de polonais : le rêve d’Henri dans Le Mariage, qui se déroule à Maloszyce, la ville natale de Gombrowicz. La nature « polonaise » de ces pièces est à déchiffrer à travers des informations infratextuelles et infrastructurelles. La perception par Gombrowicz de la Pologne et de la culture polonaise s’y trouve retranscrite en métaphores théâtrales qui ne s’adressent pas davantage à un public polonais qu’à un public étranger. Quelle que soit sa dette personnelle vis-à-vis des dramaturges polonais, tels que Mickiewicz, Slowacki ou Wyspianski, Gombrowicz n’a jamais reconnu d’autres sources d’inspirations que Shakespeare, Goethe et Alfred Jarry. L’importance de ces écrivains étrangers pour son œuvre est à l’origine d’un renouvellement de la dramaturgie polonaise qui met immédiatement (mais pas toujours complètement) ses œuvres à la portée des artistes et du public étranger. À l’étranger, Gombrowicz ouvre la voie au jeune écrivain Slawomir Mrozek, prouvant qu’un artiste polonais peut être joué partout - et dans le cas de Gombrowicz, être joué pendant des années, sauf en Pologne. Un des aspects importants que révèle l’étude de l’histoire des mises en scène des pièces de Gombrowicz est le fait qu’elles appartenaient aux répertoires des théâtres nationaux, que ce soit en Suède ou en France, avant de pouvoir jouir de cette même estime en Pologne. La première mise en scène d’une des pièces de Gombrowicz au Teatr Narodowy de Varsovie (la mise en scène du Mariage de Jerzy Grzegorzewski) n’eut lieu qu’en 1998.
L’écart entre Gombrowicz et l’espace du théâtre professionnel, et même entre Gombrowicz et ses mises en scène, constitue un autre aspect de la nature « virtuelle » de l’auteur du Mariage. Après avoir quitté la Pologne en 1939, Gombrowicz ne fut lié avec aucun acteur ou metteur en scène, ne fit jamais partie d’une troupe de théâtre, il ne participa jamais aux répétitions des mises en scènes de ses œuvres, et évita ostensiblement d’assister aux mises en scène de ses pièces en Europe de l’Ouest avant sa mort en 1969. Le seul témoignage avéré de sa présence à la représentation d’une de ses pièces vient de Nice, d’une représentation d’Yvonne par des amateurs en 1967, à laquelle assista également le poète surréaliste français Georges Ribemont-Dessaignes. Selon Rita Gombrowicz, il a dû d’ailleurs quitter la salle en plein milieu de la pièce, à cause d’une violente crise d’asthme.
La distance que Gombrowicz maintenait, avec obstination, entre lui et le théâtre professionnel, est un paradoxe étonnant : ceux qui le connaissaient personnellement le décrivent comme la personne la plus théâtrale qu’ils aient jamais rencontrée. Cet éloignement volontaire peut être expliqué par la combinaison de ses choix personnels, de la censure et du résultat d’une rupture culturelle due à son statut d’émigré, de dissident et de réfugié politique.