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Hersant : Lettre sur "La Pornographie"

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Hersant : Lettre sur "La Pornographie"


Yves Hersant : Lettre sur “La Pornographie”, dans la revue L’Atelier du roman, mai 1994.

Extrait :



En insistant de la sorte sur la drôlerie, j’aurais évité au passage un contresens : Pornographie n’est pas libertinage. Pas plus que la ligne de Crébillon, Gombrowicz ne suit celle de Laclos. Sans doute, comme Valmont, Frédéric ourdit et calcule, suppute et théâtralise ; mais autant, dans l’imagination libertine, le physique se décharne et se quintessencie (laissons de côté le cas de Sade), autant dans la « pornographie » triomphe la chair au naturel. Dans le premier cas, pour parler comme notre ami Philippe Roger, on tourne autour du corps sans l’inscrire, et en se gardant de le décrire ; l’organique est feint ; ici, dans ce roman « sensuellement métaphysique », la présence des corps est éclatante. Enflure rouge des joues de l’ami Hippo, opulence de la bonne femme du train, carcasse « mignotée et blanchâtre » d’Albert : pas de personnage, même secondaire, dont le narrateur ne mesure le poids de chair - au rebours d’Albert, justement, qui renifle les fleurs avec son âme au lieu d’y employer son nez. Pas de réflexion non plus, même ténue, qui ne parte d’un geste précis ; leurs théories, les pornographes les élucubrent en voyant le jeune couple manger des nouilles, ou écraser un ver de terre. Autre exemple à méditer : « On se leva de table. Le déjeuner était fini. » Dans ces deux phrases, que la plupart des romanciers écriraient en ordre inverse, s’entrevoit le premier principe de l’écriture pornographique : priorité du corps sur l’âme et précellence du concret.
Second principe : le mimétisme. Non sans raison, c’est un vaste système de miroirs que Gombrowicz déploie dans sa fiction. « II se réfléchissait en moi, moi en lui », dit Witold de Frédéric ; « tissant chacun des rêves pour le compte de l’autre, nous en arrivions à formuler des intentions qu’aucun de nous n’aurait osé reconnaître pour siennes ». Le désir n’est pas seulement comique, nous apprend le romancier ; il apparaît aussi imitatif, ce qui redouble sa cocasserie...
A ce stade de mon article, comme vous voyez, j’aurais eu deux points à développer. D’une part, le titre même du roman eût exigé un commentaire : inscrire en couverture La Séduction, comme ont cru devoir le faire certains traducteurs mal inspirés, était sûrement une bévue. Avec ses diverses connotations, tant libertines que romantiques, le mot « séduction » ne peut qu’égarer. Car c’est de désir qu’il s’agit, qu’il porte sur des êtres particuliers ou sur des catégories très générales : désir de Jeunesse chez les adultes et de Maturité chez les cadets, vaste thématique du désir qui rejoint celle de l’inachèvement. D’autre part, ce que découvre Gombrowicz est que le désir fait de nous des singes : incapable de désirer seul, l’homme exige le relais d’un tiers, qui lui désigne l’objet à désirer. Ainsi, devant les nuques jumelles des adolescents, Witold ne s’émeut-il que par l’intermédiaire de Frédéric ; lequel ne s’excite que de l’excitation de son ami ; de même, dans le camp d’en face, c’est pour copier le monde des grands que le jeune Karol trousse une vieille femme, ou qu’il préfère à Hénia sa mère. Radicale dénonciation des illusions du romantisme : dans La Pornographie, nul ne choisit que ce qu’un autre désire déjà. Vous devinez pourquoi, dans cette missive, j’évoquais d’emblée René Girard : sans jamais traiter de Gombrowicz, il offre un moyen de le comprendre. Je cite son livre : « Seuls les romanciers rendent au médiateur la place usurpée par l’objet ; seuls les romanciers renversent la hiérarchie du désir communément admise... seuls les romanciers révèlent la nature imitative du désir. »
En analysant, dans La Pornographie, les diverses triangulations désirantes - le couple des aînés, médiateur entre Karol et Hénia ; Albert, médiateur entre Hénia et Witold ; le jeune couple, médiateur entre Witold et son alter ego, etc -, sans doute aurais-je débouché sur une thèse romanesque de Gombrowicz : être homme, c’est simuler l’homme.
Voilà qui m’eût permis d’en venir à l’essentiel : c’est-à-dire à l’humanisme du Polonais. De même que Frédéric (l’un de ses deux doubles dans le roman) s’attache à « faire ressortir ce qui est à l’état latent chez les hommes vivants, disposant de leur propre clavier de possibilités », de même Gombrowicz, jouant sur le clavier de ses personnages, explore les virtualités de l’humain. S’il abomine la pure poésie, s’il déteste la rhétorique et toutes les formes figées de la culture, c’est parce qu’elles déshumanisent. « J’ai horreur », écrit-il dans son Journal, « je supporte très mal de quitter en pensée le royaume humain » ; au roman, seul seigneur de ce royaume, incombe alors la tâche de dire ce qu’être homme peut vouloir dire ; et cela veut dire être autre que soi. En ce sens, plus qu’aux philosophes contemporains dont on le rapproche ordinairement, c’est aux penseurs de la Renaissance que Gombrowicz doit être relié. Son humanisme laïc, qui « tente de récupérer la souveraineté de l’homme face à ses dieux et à ses Muses », trouve ses antécédents au XVe siècle - tout comme son questionnement « cosmologique », sa passion pour la mimesis ou sa réflexion sur la douleur. Ici s’imposeraient des précisions, pour éviter d’autres malentendus. D’une part, l’humanisme gombrowiczien est tout le contraire d’une molle doctrine : ni théorique (mais expérimental et pratique), ni onctueux (mais sarcastique et immoral), il s’interdit tout confort en réfutant l’idée de nature humaine ; il ne perçoit l’homme qu’en devenir. Ainsi lit-on dans le journal : « J’ai toujours envie de demander : l’homme de quel âge ? Par quel âge fasciné ? A quel âge assujetti ? A quel âge lié dans son humanité ? » Comme chez Pic de la Mirandole c’est la non-identification à la forme qui définit l’humanitas. Mais d’autre part, s’opère un complet retournement : autant les censeurs de la Renaissance se sentent aspirés vers les hauteurs, poussés par l’ambition de se faire dieux, autant Gombrowicz est attiré par les figures du déclin ; c’est le regressus qui le fascine, la subordination du supérieur. Un néoplatonisme inversé : tel est l’humanisme « pornographique ».